Traverser une frontière… à vélo, ou pour la transition énergétique ?

Entre Strasbourg et Kehl, la frontière n’est plus vraiment une coupure. Depuis la passerelle des Deux Rives jusqu’au tram D qui relie les deux villes, on circule facilement. Mais savez-vous que la transition énergétique se pense, elle aussi, en mode transfrontalier ?

Des deux côtés du Rhin, on vit la même réalité : bâtiments difficiles à chauffer, ambitions pour le climat, volonté (pas toujours évidente) de consommer local. Mais, à y regarder de plus près, les projets conjoints transforment peu à peu le paysage… et méritent vraiment qu’on s’y attarde. J’ai voulu comprendre comment ça marche, ce qui nous lie, et ce qu’on pourrait partager davantage avec nos voisins badois.

Le Rhin, source d’énergie… renouvelable ?

Je commence par un coup de projecteur sur l’évidence : le fleuve. Le Rhin, à la fois frontière symbolique et colonne vertébrale de l’Eurodistrict, est aussi porteur d’énergie. Et pas que pour les “rafraîchissantes” baignades en été !

  • Énergie hydro-électrique : La centrale de Gambsheim, à une vingtaine de kilomètres au nord de Strasbourg, fournit de l’électricité renouvelable pour environ 250 000 habitants (chiffres EDF). Même si la centrale n’est pas à Strasbourg même, elle illustre la pratique d’une gestion partagée de l’énergie. Côté allemand comme côté français, l’eau, la distribution et même la protection des poissons passent par des accords transfrontaliers.
  • Futur projet géothermique : Depuis plusieurs années, l’Eurométropole regarde du côté de la géothermie profonde pour chauffer des quartiers entiers. En 2023, une étude explore la possibilité de connecter nos réseaux de chaleur à ceux de Kehl, notamment via la zone du Port du Rhin où l’habitat et la logistique sont en pleine mutation.

À noter : Ces grands équipements nécessitent des discussions serrées, bien au-delà du simple bon voisinage. L’Union Européenne, via le programme Interreg, finance une partie des études et l’animation de groupes de travail sur la transition énergétique (voir Interreg Rhin Supérieur).

Le Soleil du Rhin : quand une centrale solaire devient un projet partagé

Impossible de ne pas parler ici de la plus frappante des collaborations récentes : la future centrale solaire transfrontalière, portée par la coopérative Énergies Partagées en Alsace, la Stadtwerke Kehl (l’équivalent allemande de l’Eurométropole pour la gestion énergétique) et plusieurs acteurs citoyens.

  • Le principe : Installer, sur la friche portuaire de Strasbourg-Kehl, une ferme photovoltaïque de grande ampleur, qui produira de l’électricité pour chaque rive.
  • Ce qui est inédit : D’un point de vue technique, le raccordement sera imaginé pour permettre à la fois un usage direct en Allemagne (où la centrale sera physiquement située) et un bénéfice partagé avec Strasbourg au niveau des certificats verts et des flux énergétiques.
  • L’aspect citoyen : Les habitantes et habitants peuvent investir collectivement via la coopérative Énergies Partagées et sa version allemande, Bürgerenergiegenossenschaft. Une première réunion d’info a rassemblé plus de 120 personnes en février 2024, ce qui prouve l’intérêt local !

Chiffre clé : L’équivalent de la consommation électrique annuelle de 4 000 logements est visé (source : Énergies Partagées Alsace).

Cet exemple éclaire la tendance actuelle : les énergies renouvelables locales sortent peu à peu du “chacun pour soi”.

Des réseaux de chaleur et de froid qui ne s’arrêtent pas à la frontière

Ce qui m’a le plus frappée lors d’une visite guidée du Port du Rhin ? L’interconnexion croissante des réseaux de chaleur et, plus récemment, de “froid urbain” (pour rafraîchir bureaux et logements sans clim traditionnelle).

  • Strasbourg développe son réseau de chaleur (et il est déjà l’un des plus importants de France, avec près de 125 km de canalisations fin 2022 selon l’Eurométropole).
  • Kehl investit dans un système similaire piloté par sa régie de service public, et explore la récupération de chaleur industrielle — parfois issue d’entreprises françaises installées juste de l’autre côté.
  • Un projet pilote : La zone de la Coop (côté Strasbourg) et le quartier d’habitat en développement du côté du Pont de l’Europe (Kehl) feront l’objet d’un test de “maillage énergétique”, pour mutualiser la production de chaleur issue de la biomasse et de l’incinération. Ce test, financé par les fonds européens (Interreg), devrait permettre de réduire l’usage du gaz et d’atteindre –10% d’émissions sur l’ensemble du secteur concerné (source : Eurométropole de Strasbourg, rapport 2022).

Cela montre quoi ? Que la technique progresse vite, mais surtout que les synergies se construisent au fil de réunions entre ingénieurs, collectivités… et représentants d’habitants. Je recommande ici de jeter un œil aux ressources de l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, qui publie régulièrement des comptes rendus accessibles.

Mobilités douces & énergie, même combat

Il n’y a pas que l’électricité et la chaleur : les initiatives énergie/mobilité douces (vélos, tram, voitures électriques) sont elles aussi pensées “sans frontière”. Franchement, sur ça, on est plutôt bons (mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire mieux).

Quelques exemples qui font avancer (et rouler !)

  • Le tram D Strasbourg-Kehl, électrifié depuis 2017, évite près de 500 000 déplacements voiture/an (INSEE 2021). Il ouvre la voie à des solutions partagées pour les stations de recharge “vertes” pour véhicules électriques, en connectant les infrastructures sur les deux versants de la frontière.
  • Pistes cyclables transfrontalières : Les liaisons vélo s’améliorent d’année en année. Un nouveau projet de véloroute “Rhine Cycle Route” va relier les zones d’emploi et d’habitations côté Kehl et Strasbourg, facilitant l’accès aux énergies douces pour les pendulaires de chaque côté.
  • Aide aux vélos cargos et VAE (vélos à assistance électrique) : Les deux mairies ont lancé en 2023 des programmes de subventions, parfois cumulables, rendant plus simple d’investir (cf. Velhop Strasbourg et Stadt Kehl).

Ma recommandation : Pour découvrir ces pistes (et tester une borne de recharge), une balade à vélo du centre de Strasbourg à la mairie de Kehl vaut le détour : la frontière n’est visible que par un panneau — mais la transition énergétique, elle, se touche du doigt !

Énergie citoyenne, associations et coopérations de terrain

Ce qui me plaît, c’est de voir que l’énergie collective, ce n’est pas qu’une histoire d’ingénieurs et d’agences de développement. Plusieurs associations locales, des deux côtés du Rhin, montent depuis quelques années des projets concrets souvent “hybrides” :

  • Partage d’expériences sur l’autoconsommation d'énergie : Des collectifs comme Énergies Citoyennes Lab’ (Strasbourg) et BEG Ortenau organisent chaque année des visites de sites, en mode bilingue, pour apprentissage mutuel sur les panneaux solaires, toitures partagées, ou installations de batteries collectives.
  • Compostage et bio-déchets partagés : Plusieurs initiatives sont menées avec le soutien du Jardin des Deux Rives, espace emblématique entre les deux villes. La dernière fête du compost (octobre 2023) a réuni des Strasbourgeois et des Kehlois autour d’ateliers zéro déchet, avec un record de remplissage de composteurs côté allemand (source : Jardin des Deux Rives, 2023).
  • Mutualisation d’achat groupé d’électricité verte : Une opération menée par les associations “Zéro Déchet Strasbourg” et “BUND Kehl” a permis à plus de 150 foyers des deux villes de négocier un tarif groupé pour de l’électricité 100% renouvelable, en s’informant sur l’origine de l’énergie (France ou Allemagne).

À tester : Si l’énergie citoyenne vous tente, sachez que participer à une réunion d’information ou intégrer une coopérative est parfois plus simple qu’il n’y paraît — et cela donne un vrai sens d’appartenance à une communauté énergique… dans tous les sens du terme !

Le rôle discret (mais costaud) de l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau

Derrière les réussites, il y a souvent un chef d’orchestre : l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau. Plus qu’une instance symbolique, ce groupement binational de collectivités soutient, facilite, finance et met en réseau.

  • Coordination : Harmoniser les calendriers et les normes (eh oui, en France et en Allemagne, les règles sur les réseaux électriques ou la fiscalité divergent encore).
  • Soutien technique : L’Eurodistrict met à disposition des ingénieurs pour aider des porteurs de projets à dépasser la “barrière” administrative.
  • Information : Organisation de forums citoyens — le prochain, prévu en septembre 2024, sera justement axé sur la sobriété énergétique locale et les retours d’expérience.
  • Accès aux financements européens : Interreg, FEDER (Fonds européen de développement régional), autant d’acronymes qui financent l’innovation “à notre porte”. En 2022, près de 2,8 millions d’euros ont été investis dans les projets Strasbourg-Kehl par ces canaux.

À consulter : Le site de l’Eurodistrict propose un agenda actualisé et même une carte interactive des initiatives (du grand projet au micro-composteur partagé).

Ce que chaque habitant peut faire

  • S’informer localement : Les sites de l’Eurométropole, de Kehl ou encore les pages de l’Eurodistrict annoncent régulièrement des ateliers (mobilité, rénovation énergétique, achat groupé d’électricité).
  • Tester un projet citoyen : Intégrer une coopérative énergétique ou participer à un atelier transfrontalier (souvent bilingue mais accessible).
  • Prendre part à la consultation publique : Des réunions de quartier sur les aménagements énergétiques côté Strasbourg ET côté Kehl restent pourtant souvent boudées — il y a là un vrai levier d’action (et de convivialité).

Le plus ? Les liens déjà existants entre nos deux villes facilitent l’échange d’expériences, y compris pour des projets à l’échelle d’un immeuble ou d’un quartier.

Entre Rhin et tram, une énergie qui relie

Si on regarde ce qui se passe autour de Strasbourg et Kehl, on voit se dessiner une conviction : la transition énergétique n’a pas de frontière. Qu’on vive côté Esplanade, Neudorf, Robertsau, ou à Kehl-Est, les défis sont partagés, et les solutions… souvent construites à plusieurs mains.

Alors, pour la prochaine enquête, je vous embarque ? Ce sera peut-être vous, le ou la prochaine à raconter votre micro-projet qui relie les deux rives.

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