Changer de regard : quand les objets ont plusieurs vies
Ce matin-là, en sortant du café associatif Éléphant, j’embarque mon panier direction la Krutenau. Il paraît qu’une nouvelle ressourcerie a ouvert ses portes, et, curieuse comme jamais quand il s’agit de dénicher de bonnes idées, je pousse la porte de ce joyeux bazar. À peine arrivée, je tombe sur une montagne de vélos “pas tout à fait neufs”, d’assiettes orphelines et de livres aux pages déjà bien tournées. Ici, rien ne se jette, tout se transforme. C’est toute la promesse de l’économie circulaire, ce modèle qui casse avec le traditionnel “j’achète, j’utilise, je jette”.
L’économie circulaire, on en parle de plus en plus : dans les médias, au Conseil Municipal, même sur les affiches du tram ! Mais concrètement, ici, à Strasbourg et en Alsace, comment ça s’intègre, comment ça change notre quotidien ? C’est ce que j’ai voulu explorer ces derniers mois, en allant à la rencontre de celles et ceux qui font bouger les lignes, du Neudorf au Neuhof, en passant par la Robertsau.
Comprendre l’économie circulaire, sans jargon ni prise de tête
Un petit point définitions pour démarrer, histoire qu’on parle tous de la même chose : l’économie circulaire, c’est ce modèle qui vise à limiter le gaspillage, allonger la durée de vie des produits et réemployer un maximum de matières. En clair : consommer moins de ressources, jeter moins, réparer et partager plus.
- On répare avant de remplacer
- On partage ce qu’on n’utilise pas tous les jours (outils, livres…)
- On trouve des secondes vies aux objets (via la revente, le don, la transformation…)
Selon l’ADEME (Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie), ce système pourrait permettre de réduire de 20 à 25 % la consommation de matières premières dans l’Union européenne d’ici 2030. À l’échelle locale, c’est aussi un levier puissant pour l’emploi : en France, l’économie circulaire représente déjà 800 000 emplois (source : ADEME, 2023).
À Strasbourg, l’économie circulaire prend racine dans les quartiers
Ma tournée des lieux qui revalorisent l’existant
À Strasbourg, l’économie circulaire n’est pas un concept réservé aux élites ou aux experts. On la croise dans nos rues, souvent à vélo (forcément !), au détour d’un atelier ou d’un marché. Quelques exemples, testés sur le terrain :
- Ressourcerie de la Krutenau : Véritable caverne d’Ali Baba, on y trouve de tout – mobilier vintage, matos de bricolage, jouets, vêtements –, le tout donné ou vendu à prix solidaire. Lorsque je discute avec Julie, bénévole, elle m’explique qu’en 2023, près de 180 tonnes d’objets ont ainsi échappé à la poubelle, rien qu’ici.
- L’Atelier Vélo Participatif & Solidaire : Sur la Place du Marché, ces passionnés récupèrent, retapent et remettent sur route des vélos sortis de la déchèterie. Plus de 700 montures recyclées l’an dernier, et un vrai sens du partage dans l’entraide.
- Composteurs collectifs : Au Neuhof ou à la Robertsau, plusieurs pieds d’immeubles accueillent désormais des composteurs partagés, où chacun dépose ses épluchures. Résultat : moins de déchets dans les poubelles, du bon compost pour les jardins urbains… et des apéros entre voisins pour apprendre à s’en servir !
- Repair Cafés : Ces ateliers à l’Alsacienne, c’est l’occasion de réparer sa bouilloire, son grille-pain ou son jean troué, le tout dans la bonne humeur. Saviez-vous que 60 % des objets déposés repartent fonctionnels le jour même ? (source : Réseau des Repair Cafés de France)
Un soutien croissant de l’Eurométropole
Depuis 2018, Strasbourg et l’Eurométropole ont adopté un Plan Climat (le PCAET : Plan Climat-Air-Énergie Territorial), qui intègre l’économie circulaire dans ses priorités. Résultat : de nombreux appels à projets pour booster les initiatives locales, des financements pour structurer les filières (textile, BTP, déchets bio…) et des journées de sensibilisation, parfois décalées comme la Rentrée Sans Gaspi ou les Troc Parties.
D’après les chiffres de la Ville, plus de 50 associations ou entreprises de l’agglomération mènent aujourd’hui des projets concrets sur le sujet, du tri à la source des biodéchets à l’accompagnement à la réparation informatique.
Trois projets qui changent la donne à Strasbourg (et dont on peut s’inspirer !)
1. “La Mine”, la ressourcerie des matériaux du chantier à Meinau
Un projet que j’ai découvert par hasard, en croisant un camion à roulettes remplis de planches et de briques devant l’arrêt de tram Krimmeri. Ici, les gravats et matériaux en surplus issus des chantiers (bois, carrelage, portes…) sont collectés, triés et proposés à prix doux aux particuliers, créateurs, bricoleurs ou pros. En 2023, 220 tonnes de matériaux ont ainsi trouvé une nouvelle utilité, plutôt que de finir à l’incinérateur (source : La Mine Strasbourg).
Ce que j’aime, c’est l’alliance d’écologie et de solidarité. Des ateliers sont proposés pour apprendre à rénover un meuble ou poser du carrelage, à prix libre.
2. Le Réseau Compost Citoyen : transformer les déchets de cuisine en or pour les jardins
Si vous habitez près de la Place de Zurich ou des Berges de l’Ill, vous avez sûrement croisé l’un de ces composteurs installés au pied des immeubles ou dans un coin de jardin partagé. Chaque semaine, une cinquantaine de familles y déposent leurs biodéchets. Ce système autogéré existe depuis plus de dix ans et a essaimé partout dans Strasbourg : plus de 120 sites aujourd’hui, totalisant 995 tonnes de déchets organiques traités localement en 2023 (source : Eurométropole de Strasbourg).
Le bonus ? Le compost final est partagé librement entre les familles et les espaces verts municipaux. On crée du lien, on sauve des ressources, et on obtient de super tomates en été. Franchement, c’est tout bénéf.
3. La Petite Cantine Strasbourg : bien manger sans gaspiller
Tous les mercredis, autour du marché du Neudorf, une centaine d’habitants viennent cuisiner – et déguster – un repas préparé à partir de produits “sauvés” des surplus de commerçants et de producteurs bio. L’objectif, c’est l’anti-gaspi : on cuisine ensemble, on mange à prix libre, on fait connaissance avec ses voisins… et on offre aux invendus de très belles secondes chances. En 2023, environ 12 tonnes de fruits, légumes et pains ont échappé au rebut grâce à cette association citoyenne.
Et si on n’aime pas cuisiner ? On peut juste passer dire bonjour ou aider à la fin pour la vaisselle – tout est bon à prendre.
Ce que l’économie circulaire change (vraiment) dans nos vies
- Des économies concrètes : Acheter d’occasion ou réparer permet de réduire ses dépenses, parfois de moitié. Selon l’UFC-Que Choisir, un foyer français économise en moyenne 350 € par an via l’achat d’appareils reconditionnés et la réparation.
- Moins de déchets dans nos rues : Les chiffres sont éloquents : depuis 2017, le volume d’ordures ménagères collectées par Strasbourg a baissé de 12 %. (Source : Eurométropole)
- Des emplois locaux et non délocalisables : La réparation, la valorisation textile ou la collecte des biodéchets, ce sont surtout des emplois de proximité, accessibles à toutes et tous.
- Une solidarité retrouvée : Les collectifs qui naissent autour d’un compost ou d’une grainothèque deviennent des espaces de rencontre et d’entraide, ce qui, en ville, vaut de l’or.
Les coulisses : ce qui marche, ce qui bloque
Si tout semblait si simple, on le ferait tous tout le temps, non ? Sauf que, sur le terrain, je vois aussi des freins. Du côté des habitants, il y a encore un peu de méfiance : réparer, ça fait peur (“Je ne suis pas bricolo”), acheter d’occasion, c’est parfois vu comme une “soluce de secours” ou un signe de précarité. Et du côté des institutions, le manque d’espaces pour les ateliers ou de financements durables complique souvent l’expansion de ces projets.
Mais les lignes bougent : l’Eurométropole vise la création de 30 nouvelles MicroFollies (mini-lieux de réemploi créatif) d’ici 2027. L’incitation au tri et à la récupération progresse, portée par l’obligation du tri à la source des biodéchets entrée en vigueur en janvier 2024 (strasbourg.eu).
3 actions à tester ce week-end, pour s’y mettre sans stress
- Faire un tour à une ressourcerie : il y en a presque dans chaque quartier. On repart souvent avec un objet coup de cœur… ou l’envie de revenir !
- Échanger/Donner sur les plateformes locales (GEEV, groupes Facebook de quartier) : Un objet qui ne sert plus à la maison peut faire un heureux pas loin.
- Participer à un Repair Café ou à un atelier de compostage : L’ambiance y est super conviviale, et on apprend à réparer/valoriser en toute simplicité.
Pour trouver les adresses :
Un mot pour la route : et si l’économie circulaire devenait la norme ?
Souvent, en quittant une ressourcerie ou un atelier réparations, je me dis qu’ici, c’est tout sauf du “retour en arrière” : c’est du bon sens réinventé. Ce modèle, porté par des voisins, des assos, la ville, redonne du pouvoir d’agir à chacun. Ce serait dommage de s’en priver, non ?
Si vous avez des bons plans, envie de partager vos trouvailles ou que vous cherchez une asso près de chez vous, laissez-moi un message ou passez par un atelier : c’est ensemble qu’on fera vibrer, à notre échelle, cette belle dynamique circulaire, joyeuse et positive.