Pourquoi parler de végétalisation en ville, ici et maintenant ?

Qui a déjà traversé Strasbourg à vélo un matin de juin a sans doute remarqué ces nouvelles taches de vert qui s’imposent aux pieds des immeubles, au coin des places ou le long des pistes cyclables. On les remarque de plus en plus – massifs fleuris, arbres tout jeunes, herbes folles – là où, il y a quelques années encore, régnait surtout du bitume.

À Strasbourg, on a de la chance et de la ressource : la ville mise de plus en plus sur la nature en ville. Pas qu’en parole, d’ailleurs. Entre ambitions politiques, actions des associations et chantiers citoyens, la végétalisation n’est plus un effet de mode, c’est un vrai chemin pour redonner souffle et fraîcheur à nos rues.

Mais concrètement, à quoi ça ressemble cette « végétalisation soutenue » ? Où, comment, avec qui, et avec quels résultats ? Voici un tour de ce que j’ai pu observer, tester, et même creuser (parfois, littéralement – j’ai encore du terreau dans mes chaussures).

Petit historique : d’où vient l’élan pour plus de vert à Strasbourg ?

On pourrait remonter à loin, Strasbourg ayant une longue histoire de parcs et d’espaces verts (la promenade des remparts, le parc de l’Orangerie ou les berges de l’Ill). Mais la vraie accélération date de la dernière décennie :

  • En 2012, Strasbourg lance l’initiative « Strasbourg, ma ville en vert », appuyée sur le Plan Climat local.
  • 2017 : premières “rues végétales” expérimentales, officialisation des « permis de végétaliser » (une autorisation délivrée aux habitants pour planter dans l’espace public, source : strasbourg.eu).
  • 2019-2021 : le « Plan Canopée », prévu pour augmenter la part d’arbres dans la ville, face aux épisodes de canicule.

Derrière l’élan écologique, il y a une vraie urgence sanitaire : Strasbourg, c’est +2°C les nuits d’été en ville comparé à la campagne alentour (ATMO Grand Est), des pics d’ozone, et un besoin vital de respirer mieux.

“Permis de végétaliser” : un succès alsacien, et pas que sur le papier

À Strasbourg, le “permis de végétaliser”, c’est un peu la clé passe-partout pour voir surgir des bouts de jungle urbaine là où on ne s’y attendait pas : au pied des lampadaires, devant la boulangerie, sous les fenêtres du tram.

  • Plus de 450 permis octroyés depuis 2017. La ville en distribue chaque année une centaine nouvelle, selon les chiffres du service Nature et Jardins (source : strasbourg.eu).
  • Ça représente des kilomètres linéaires de trottoirs fleuris, et déjà une vraie transition sur le type de végétation incorporée : des vivaces, des aromatiques, quelques légumes et pas mal de fleurs sauvages (on voit quand même moins de géraniums qu’avant !).
  • La démarche est simple : on dépose une demande, on obtient un plan (et souvent une mini-formation), et la ville fournit parfois le terreau ou les plants de départ.

J’ai discuté avec Thierry, habitant passionné du quartier Gare, qui anime le “collectif trottoir fleuri” : “Ce qui m’a surpris ? Le reste du trottoir, tout autour, a aussi changé. Les voisins viennent voir, demandent conseil, et parfois, la Ville nous propose de planter un arbre en plus si le square n’est pas loin.”

En creusant, je découvre un effet boule de neige : là où un permis s’installe, l’envie se propage. Les enfants participent, certains commerces installent même leurs jardinières en complément, créant une mini-trame verte de proximité.

Des micro-forêts pour de grands changements : l’exemple de la forêt Miyawaki au Port du Rhin

Une autre facette de la végétalisation strasbourgeoise, c’est l’émergence des “micro-forêts urbaines”, selon la méthode Miyawaki (une technique japonaise pour régénérer de petites parcelles avec un mélange dense d’essences locales). Mot magique entendu dès 2021 dans les comités de quartier, c’est aujourd’hui une réalité :

  • Au Port du Rhin, la première micro-forêt municipale a vu le jour en novembre 2022. Objectif : créer un îlot de fraîcheur mais aussi de biodiversité dans ce secteur longtemps délaissé (source : Rue89 Strasbourg).
  • 1600 arbres sur 400m², en partenariat avec Semeurs d’arbres et l’association Colibri Strasbourg.
  • L’idée ? Une plantation « choc » (5 à 7 jeunes arbres au m2), pour retrouver en seulement 20 ans un niveau de biodiversité qu’une forêt ordinaire mettrait un siècle à atteindre.

Des ateliers scolaires ont accompagné le chantier, et les familles du quartier ont été invitées à participer à la mise en terre : on n’est pas simplement dans le décor mais dans la co-création.

Toits végétalisés et potagers de quartier : Strasbourg monte aussi sur les hauteurs

Assez de terrain au sol ? Pas toujours. C’est là qu’une autre tendance prend racine : la végétalisation des toitures et des espaces privés (ou semi-publics).

  • Depuis 2017, près de 20 000 m² de toits végétalisés à Strasbourg : écoles, équipements sportifs (piscine du Wacken !), maisons de retraite ou immeubles résidentiels (Strasbourg.eu).
  • Le projet “Les Colibris du Faubourg” à la Meinau : 6 familles ont transformé le toit de leur immeuble HLM en potager collectif, grâce au soutien d’Habitat de l’Ill et d’Emmaüs Mundo. Ils produisent leurs propres légumes et même un peu de miel grâce à des ruches installées récemment (source : Habitat de l’Ill).

Le bénéfice est multiple : réduction des îlots de chaleur, isolation thermique, et surtout, création de véritables oasis sociales où l’on s’échange des plants, des recettes, des coups de main.

Quand la nature reprend les rues : trames vertes, plantations urbaines et innovation

Au-delà des coins spectaculaires ou des initiatives “coup de cœur”, la mairie de Strasbourg multiplie les actions de fond. Et la logique est limpide : recréer partout des “trames vertes”, ces réseaux végétaux qui connectent parcs, squares, jardins et même balcons, pour favoriser la circulation de la biodiversité.

  • 2 500 arbres plantés chaque année sur la commune ces trois dernières années, soit plus que tout autre grande ville française rapporté au nombre d’habitants (Obervatoire national de la biodiversité).
  • La plantation d’alignement d’arbres dans les grands axes nouvellement réaménagés : avenue de Colmar, route du Rhin, avenue de la Forêt-Noire.
  • Requalification de plus de 25 places urbaines (dont Broglie, Kléber, Saint-Étienne), systématiquement pensées pour redonner de la place au végétal au sein d’espaces de circulation déminéralisés.

Je retiens de ces actions la méthode : chaque chantier est discuté avec associations de quartier, conseils citoyens, et de plus en plus avec le collectif Alternatiba Strasbourg, qui pousse pour des végétalisations plus équitables entre centre et périphérie.

Les rues jardinières : un plaisir très local

Rien de tel que de déambuler rue Thiergarten, rue du Jeu-des-Enfants, place Saint-Etienne ou dans les coins secrets de la Neustadt pour sentir que la végétalisation n’est pas que mesure technique. Ici, les habitants se sont approprié la rue : bacs colorés, arbres fruitiers nains, carrés d’herbes ou simples troènes… Beaucoup de ces micro-initiatives se connectent maintenant via des événements saisonniers (fêtes de la rue, balades botaniques ou actions “désherbo-partagés”).

Focus associations : moteurs de la transition verte

Sans les associations, la belle machine de la végétalisation strasbourgeoise tournerait moins rond. Quelques acteurs incontournables qui méritent mention :

  • Bruche-Canal : collectif d'habitants à Cronenbourg qui a créé le jardin partagé “L’Oasis” – aujourd’hui espace pilote du compostage et de l’échange de graines.
  • Compagnons Bâtisseurs : très actifs dans le renouvellement des cités HLM, ils accompagnent l’installation de bacs potagers, murs comestibles, haies dans les quartiers Elsau et Hautepierre.
  • Réseau Compost Citoyen Alsace : pousse la mise en place des composteurs collectifs, souvent couplés avec des plantations de petits fruits ou d’aromatiques (compostre.fr).
  • Jardins de la Montagne Verte : pionniers de la production maraîchère urbaine avec vente en circuit court, ateliers de jardinage et projet de ferme urbaine modèle (sources : Jardins Montagne Verte).

Démarches participatives et nouveaux outils : comment faire si on veut s’y mettre ?

L’un des atouts strasbourgeois, c’est la circulation de l’information (même si parfois, on galère à s’y retrouver dans les administratifs…). Pour celles et ceux qui voudraient s’y mettre :

  1. Commencer par un permis de végétaliser : le formulaire est en ligne (https://www.strasbourg.eu/demarches-permis-vegetaliser), réponse en général rapide (un à deux mois).
  2. Rejoindre un groupe de quartier ou une association : Bruche Canal, Montagne Verte, ou simplement via Facebook (“Stras’Maraîchage”), on trouve vite des compagnons de jardinage.
  3. Participer à un projet existant : la carte partagée de la ville recense tous les jardins collectifs, points de compostage, rues végétalisées (voir strasbourg.eu/carte-initiatives-ecologiques).
  4. Guetter les appels à projet : l’Eurométropole propose chaque année des aides financières ou matérielles pour les associations qui créent des jardins collectifs, mais aussi pour des écoles ou des copropriétés privées (infos : strasbourg.eu/aides-financements).

Et puis, astuce : passer à la ressourcerie du coin (Mine de Rien à la Krutenau, Emmaüs Mundolsheim) pour récupérer pots, outils et même parfois des plants !

Leçons (très) locales et envie d’aller plus loin

Qu’on soit né ici ou arrivé hier, on réalise vite qu’à Strasbourg, la végétalisation urbaine, ce n’est pas juste une histoire de bons sentiments ou de règlements. C’est une question de qualité de vie, de rencontres, d’ajustements quotidiens. Les ratés existent (eh oui, quelques bacs vandalisés ou sécheresses rudes), mais ce qui ressort le plus, c’est la volonté partagée de bâtir une ville plus fraîche, plus accueillante – et franchement, plus belle.

Si vous en croisez, des coins de béton délaissés, des grilles de trottoir mornes, pourquoi ne pas imaginer ce qu’ils pourraient devenir ? Quand on voit l’énergie, l’inventivité, et même, l’audace de certains collectifs strasbourgeois, difficile de ne pas croire que la ville verte, on la fabrique toutes et tous, pas à pas.

Et vous, c’est où, votre endroit préféré de nature urbaine ? Il y a plein de projets à raconter… et sûrement plein d’herbe à semer, juste sous nos fenêtres.

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