Énergies « du coin » : pourquoi on s’y intéresse tant à Strasbourg ?

À Strasbourg et en Alsace, le débat sur l’énergie n’est pas qu’une affaire de conférences ou de décrets. Sur les quais, dans les cantines et même à la buvette du marché, on sent bien que la question de « d’où vient notre chauffage » ou « comment sortir du gaz russe » excite pas mal les esprits. Et pour cause : notre territoire a des atouts géologiques un peu à part, surtout côté géothermie profonde. À force d’en entendre parler on finit, comme moi, par avoir envie d’aller creuser plus loin… sans mauvais jeu de mots.

Déjà, un chiffre qui bouscule : dans l’Eurométropole (ce vaste ensemble qui englobe Strasbourg et une trentaine de villes satellites), le chauffage urbain couvre près de 28% des logements strasbourgeois en 2022 (strasbourg.eu). Selon la dernière « Stratégie de la Transition Énergétique et Climatique » (novembre 2023), plus de la moitié de cette chaleur est aujourd’hui d’origine renouvelable ou de récupération. Devinez quoi : la géothermie et la biomasse sont les deux moteurs principaux de cette transformation.

Si on s’attarde un peu, on découvre une union bien concrète entre patrimoine alsacien (bois, forêts) et sous-sol unique en France. Mais où sont cachés ces fameux projets ? Et qu’est-ce qui chauffe vraiment nos radiateurs ou nos douches ? Tour local des coulisses énergétiques.

La géothermie profonde : sous nos pieds, une énergie qui bouillonne

Strasbourg, capitale française (presque inconnue) de la géothermie

On l’entend moins que pour Budapest ou Reykjavik, mais l’Alsace… c’est LA région française où l’on exploite la géothermie profonde à grande échelle. Petit rappel : la géothermie, c’est utiliser la chaleur naturelle du sous-sol — parfois jusqu’à des milliers de mètres — pour chauffer nos maisons ou produire de l’électricité.

Ici, c’est le fameux fossé rhénan qui fait la différence : entre Strasbourg et Colmar, le sous-sol est percé de failles et de réservoirs d’eau très chaude (120 à 170°C, c’est presque une cocotte-minute). Résultat : dès les années 1980, on inaugurait à Soultz-sous-Forêts le premier grand pilote français. Cet immense « laboratoire » a posé les bases des techniques actuelles de géothermie haute température en Europe (Geothermie Perspectives).

  • 10 projets étudiés ou en fonctionnement en Alsace du nord à l’Eurométropole
  • 3 sites majeurs en activité dans le Bas-Rhin : Rittershoffen, Soultz-sous-Forêts et Vendenheim

Cas concret : la centrale de Rittershoffen chauffe l’industrie… et le climat social

Ici, c’est une histoire que beaucoup de locaux connaissent de nom, mais rarement en détails. Le site de Rittershoffen, à une quarantaine de kilomètres au nord de Strasbourg, a été inauguré en 2016 par Electricité de Strasbourg (ÉS) et la Caisse des Dépôts. C’est l’une des seules « centrales géothermiques industrielles » d’Europe à fonctionner à cette échelle :

  • Deux forages à 2 500 mètres sous terre
  • Une eau à plus de 160°C
  • 80 GWh (gigawattheure) de chaleur fournis chaque année, soit l’équivalent de la consommation de 7 000 foyers
  • Chauffe en priorité la bio-raffinerie Roquette Frères, qui transforme du blé en amidon

Et le surplus de chaleur ou les périodes creuses ? Ça file directement alimenter le réseau de chauffage urbain de la petite ville voisine, (source : rittershoffen-geothermie.fr).

La vraie surprise : ici, pas d’émission de CO₂, ni d’importation de gaz ou de pétrole. Certains riverains regrettent toutefois que la ville ne bénéficie pas plus de ce gisement, entièrement fléché vers l’industrie. Mais ça bouge, car d’autres réseaux locaux pourraient bientôt se raccorder.

Le cas (controversé) de Vendenheim : espoir, incident… et quelle suite ?

Si vous suivez l’actualité strasbourgeoise, ce nom vous dit sûrement quelque chose. À Vendenheim, dans la proche couronne nord de la ville, deux forages géothermiques profonds ont été réalisés en 2018-2019. Objectif à terme : couvrir jusqu’à 40% des besoins du chauffage urbain de Strasbourg-Nord grâce à l’eau à 170°C… un projet phare porté par Fonroche Géothermie, mais qui a rencontré quelques secousses physiques (et politiques).

  • Décembre 2020 : un séisme de 3,6 sur l’échelle de Richter secoue le secteur, jugé lié aux activités de la centrale (France Info).
  • Arrêt administratif, inquiétude des habitants.
  • Depuis 2022, les discussions continuent : retour progressif à une exploitation maîtrisée ? Difficile d’avoir une réponse définitive, mais l’Eurométropole y croit encore comme levier de la « sortie des énergies fossiles » locale.

Malgré les heurts, la géothermie profonde reste une solution à fort potentiel : une fois lancée, une installation fournit de la chaleur quasi 100% décarbonée, pour des décennies. Mais le contexte local rappelle l’importance de la transparence, de la mesure et du dialogue.

Et à l’échelle du quotidien : la géothermie « de surface » arrive aussi

Gros projet industriel, mais aussi petites initiatives : dans plusieurs éco-quartiers de l’agglomération (Danube, Deux-Rives, Cronenbourg), on voit débarquer des pompes à chaleur géothermiques pour chauffer voire rafraîchir des immeubles entiers. C’est moins spectaculaire, mais ça montre qu’ici, le « local d’énergie » se glisse dans notre vie quotidienne.

Biomasse : la chaleur des forêts… jusque dans nos radiateurs

Le bois-énergie, sérieusement structuré en Alsace

On a tendance à imaginer la biomasse comme un vieux poêle à bois au fond d’une ferme. Mais à Strasbourg, Mulhouse ou Sélestat, c’est bien plus organisé. Pour beaucoup d’habitants, la chaleur du chauffage collectif vient des chaufferies àbiomasse – et là, les chiffres sont impressionnants.

  • Strasbourg Centre : première grande chaufferie biomasse installée dès 2008 à la Meinau, modernisée en 2021.
  • 110 000 tonnes de bois sont valorisées chaque année par la chaufferie de la Robertsau + Neudorf (source : Eurométropole Strasbourg, 2023).
  • 83% des particules fines normalement émises sont captées (gros effort sur la qualité de l’air, enjeu crucial en ville).

Le bois vient à 90% des forêts alsaciennes ou lorraines, issues de coupes raisonnées – typiquement des « déchets de scierie » ou bois trop petits pour être valorisés autrement. On évite ainsi le transport en camion sur des milliers de kilomètres.

Petit détour : la biomasse, c’est quoi, au fond ?

Dans son sens large, la biomasse recouvre tout ce qui est issu de la matière vivante : bois, déchets verts, résidus agricoles, voire certains déchets alimentaires. On la transforme en chaleur (chauffage urbain), en électricité (via des centrales ou du biogaz), parfois même en carburant pour véhicules. À Strasbourg, le choix historique s’est porté sur le bois, mais il y a déjà des essais sur la « méthanisation ».

Sélestat, Neudorf, Robertsau : des chaufferies qui ambitionnent la neutralité carbone

  • La chaufferie biomasse de la Meinau : elle alimente 23 000 logements, écoles et bâtiments publics. Depuis 2021, elle récupère aussi la chaleur fatale (celle produite « en trop » par les usines ou data centers voisins).
  • Le réseau Robertsau-Neudorf : plus de 14 km de canalisations souterraines, chauffant 18 000 logements, 17 écoles et plusieurs hôpitaux. Le but : atteindre 80% d’énergies renouvelables aux alentours de 2025 (strasbourg.eu).
  • La centrale de Sélestat : pionnière dans l’Est, avec 70% de sa chaleur issue du bois local.

Bon à savoir : le développement de ces réseaux est accompagné de tarifs sociaux pour éviter l’exclusion énergétique dans certains quartiers (Neuhof, Meinau…). Pas de miracle, mais une logique d’entraide, typiquement alsacienne.

Méthanisation : des biodéchets aux kilowattheures

Déjà, petite définition rapide : la méthanisation, c’est transformer les déchets organiques en biogaz, qui est ensuite brûlé pour faire de la chaleur ou de l’électricité. C’est un secteur en fort développement, surtout dans les zones agricoles ; mais à Strasbourg et dans sa périphérie, ça arrive aussi en ville.

  • Duppigheim : l’unité de méthanisation de la ferme Schaffner transforme 14 000 tonnes de déchets agricoles/an en énergie pour le réseau (DNA, 21/09/2023).
  • Projets de micro-méthanisation lancés à Schiltigheim et Lingolsheim avec l’appui de l’Eurométropole (objectif : valoriser les biodéchets issus de la collecte sélective urbaine).

Dans certains quartiers, un pilote va être lancé maintenant que le tri des « bio-seaux » se généralise à Strasbourg. Petit à petit, l’énergie « made in compost » va peut-être chauffer nos apparts, qui sait ?

Quels impacts, quels défis pour demain ?

Vu comme ça, la transition énergétique semble bien enclenchée à Strasbourg et autour : la part d’énergies renouvelables a plus que doublé sur les réseaux de chaleur en dix ans. Mais, comme souvent, tout n’est pas si simple.

  • La question des incidents géothermiques (petits séismes) reste un défi. Les experts travaillent désormais sur de nouveaux protocoles de surveillance, parfois en concertation directe avec les habitant·e·s (comités de suivi à Vendenheim, réunions publiques fréquentes).
  • Pour la biomasse, les forêts alsaciennes sont riches, mais il faut éviter la surexploitation. Ici, les labels PEFC et FSC garantissent une gestion responsable… mais les acteurs locaux veulent aller plus loin, avec toujours plus de transparence.
  • L’approche du « mix » est privilégiée : aucun projet de géothermie ou de biomasse ne suffit seul. C’est leur complémentarité (et les économies d’énergie à la clé) qui fait avancer la neutralité carbone de l’agglomération.

Pour aller plus loin : s’informer, s’engager, visiter

Faire sa part : 3 idées concrètes pour s’impliquer sans être ingénieur·e

  • Proposer une visite d’une chaufferie ou d’un puits géothermique à votre association de quartier : ils sont souvent ouverts aux groupes (prévoyez juste un mail en avance).
  • Tester le chauffage collectif lors de vos recherches de logement : à Strasbourg, de nombreux immeubles anciens passent progressivement du gaz au réseau biomasse ou géothermie — posez la question à votre futur·e bailleur·se ou syndicat.
  • Expérimenter la sobriété chez soi : rien de tel que d’installer un petit compteur d’énergie ou d’ajuster son thermostat pour réduire sa part d’énergie fossile en attendant (et en encourageant) le développement local.

Oui, la transition énergétique, ça sent parfois la technique ou le jargon… Mais à Strasbourg et autour, ça devient aussi une histoire de voisins, de salles communales, d’écoles ou d’échanges sur un banc public — chacun·e trouvant, à son niveau, une façon de chauffer plus durablement notre coin de ville.

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