Un samedi matin dans Strasbourg : les petits détails de la transition

Si on regarde bien, à Strasbourg, la transition écologique se niche un peu partout. Entre deux marchés bio, il y a ce bus tout neuf, à la silhouette verte, qui file le long du quai des Bateliers. Un peu plus loin, des vélos électriques dernier cri patientent devant une borne. Dans la rue, on croise parfois un agent de la Ville en pleine explication sur le tri des biodéchets… Ce sont les signes visibles d’un mouvement de fond : ici, l’écologie se vit à travers l’action collective, mais aussi – et ce n’est pas toujours assez connu – à travers toute une série de coopérations entre la sphère publique et les entreprises locales.

Alors concrètement, quels sont les partenariats publics-privés qui poussent Strasbourg vers la neutralité carbone ? Pour répondre, j’ai pris mon carnet, mon vélo (forcément), et je suis partie à la rencontre de lieux, de personnes, de projets qui dessinent une ville qui change.

Neutralité carbone : de quoi parle-t-on dans la capitale alsacienne ?

Juste avant de rentrer dans le vif du sujet, un petit point : la neutralité carbone, c’est l’objectif de réduire autant que possible les émissions de gaz à effet de serre (GES) et de compenser ce qui ne peut pas être évité, souvent grâce à des puits de carbone (forêts, sols, etc). À Strasbourg, la barre est haute : l’Eurométropole vise la neutralité carbone à horizon 2050, comme le reste de la France, selon le Plan climat-air-énergie territorial (PCAET).

Ce n’est pas anecdotique : l’agglomération, c’est plus de 500 000 habitants, 33 communes, et un territoire où les transports, le bâtiment, et l’industrie représentent les trois principaux postes d’émissions de CO2 (source : Eurométropole de Strasbourg).

Mais passer de la théorie à la pratique, ça veut dire mobiliser beaucoup de monde. D’où la nécessité, côté Ville comme côté entreprises privées (grands groupes, PME, startups, associations), de travailler ensemble.

Première escale : le tram strasbourgeois passe au vert

Difficile de rater les rames de tramway à Strasbourg. Mais ce qu’on sait moins, c’est que le réseau de la CTS (Compagnie des Transports Strasbourgeois), c’est aussi un terrain d’innovation sur le plan énergétique.

La CTS est une régie à majorité publique, mais elle travaille main dans la main avec des entreprises privées pour “décarboner” sa flotte. L’un des projets marquants, que j’ai pu visiter lors des “Journées portes ouvertes du nouveau dépôt”, concerne la propulsion par hydrogène vert. Depuis 2022, plusieurs autobus (ligne H) roulent au quotidien avec de l’hydrogène produit localement, grâce à un partenariat avec R-ENR (Régie de l’Énergie Renouvelable) et la startup H2SYS (source : H2SYS). À l’échelle du Grand Est, c'est la première expérimentation de cette ampleur : 27 bus, 1 station de ravitaillement, et surtout une baisse estimée à 1 500 tonnes de CO2 par an pour la collectivité (source : Strasbourg.eu).

  • L’idée : Chaque acteur fait ce qu’il sait faire de mieux : la collectivité gère le réseau et fixe le cap, les entreprises privées innovent sur les moteurs, le stockage, la maintenance. Le tout, bien sûr, avec un appui d’investissements européens.
  • À la clé : Une montée en compétence locale, des emplois non délocalisables, et des bus qui, pour l’usager, ne changent rien… sauf l’air plus propre.

Deuxième visite : le bâtiment, laboratoire de sobriété énergétique

Autre grosse source d’émissions à Strasbourg : le bâtiment. Les logements mal isolés, les bureaux énergivores… Le post-it sur la porte vitrée de l’Eurométropole affiche un objectif clair : Diminuer de 50% la consommation énergétique du parc public à l’horizon 2030 (PCAET).

Pour y arriver, plusieurs dispositifs publics s’appuient sur des opérateurs privés :

  • Rénovation énergétique des copropriétés : Strasbourg est l’une des premières villes à avoir lancé, dès 2017, un dispositif baptisé “Copropriétés Éco-rénovées”. Concrètement ? La Ville et l’Agence locale de la transition énergétique (ALTE 67) coordonnent les projets, mais ils s'appuient sur tout un réseau de partenaires : architectes, ingénieurs thermiques, artisans locaux (chauffagistes, menuisiers, peintres), mais aussi des banques (Crédit Coopératif, Caisse d’Épargne…). On accompagne les collectifs de copropriétaires dans leur projet, du diagnostic à la subvention, jusqu’aux prêts à taux avantageux. À la clé ? Plus de 1 200 logements rénovés à ce jour, et des économies d’énergie pouvant atteindre 30 à 60% selon les chantiers (source : Eurométropole).
  • Bureaux et équipements publics : Gros focus aussi sur les bâtiments scolaires et sportifs, avec le concours d’opérateurs comme Bouygues, Eiffage ou ENGIE Solutions (pour la gestion intelligente des réseaux de chaleur). Par exemple, l’école du Neufeld, rénovée en 2021, consomme désormais moitié moins d’énergie pour se chauffer qu’avant sa réhabilitation. On mutualise les savoir-faire, et ça va bien plus vite que si la Ville était seule.

Ce que je retiens ? Pour chaque euro d’argent public investi, plusieurs euros arrivent du privé, ce qui démultiplie l’impact. Mais surtout, localement, ça crée un réseau de PME spécialisées et ça rend la rénovation plus accessible pour tous.

Troisième arrêt : l’industrie verte made in Strasbourg

Il ne faut pas oublier l’industrie, car ici aussi, il y a de vraies avancées grâce aux coopérations avec le public.

  • Sur la zone portuaire de Strasbourg, le port (géré par la Ville) a lancé depuis 2020 une démarche “zone industrielle bas carbone”. L’idée, c’est d’accueillir des entreprises qui réduisent l’empreinte carbone de leurs process, avec à la fois des aides à l’installation et des projets mutualisés sur l’énergie.
  • Suez, par exemple, a implanté une unité de méthanisation des boues d’épuration qui produit chaque année l’équivalent de la consommation de gaz de 2 500 foyers strasbourgeois. Le biogaz est ensuite utilisé pour chauffer des logements… ou comme carburant “BioGNV” pour les flottes municipales (source : Suez).
  • Un autre exemple, la start-up Haffner Energy développe des petites unités de production d’hydrogène renouvelable en s’appuyant sur les déchets agricoles de la région. La Ville offre un terrain, la société apporte la techno. Ensemble, ils espèrent fournir bientôt assez pour alimenter les camions-bennes et les poids-lourds de la zone industrielle.

Ce qui est intéressant ici, c’est que chaque initiative privée est intégrée dans une stratégie plus large de “boucle locale”. Plus d’énergie importée de loin, mais une production et une utilisation sur place, pour et par les habitants et les entreprises du Grand Strasbourg.

Zoom sur la gestion collective de l’énergie : le cas de la chaufferie urbaine

Strasbourg possède l’un des plus grands réseaux de chaleur urbains de France (120 kilomètres d’extension, source : Strasbourg Énergie Urbaine). Ce réseau fournit chauffage et eau chaude à plus de 110 000 personnes, avec, fait rare, une très forte part d’énergies renouvelables (70% en 2023).

  • La gouvernance est hybride : la Ville, l’Eurométropole, mais aussi une société d’économie mixte locale (Strasbourg Énergie Urbaine) dans laquelle Dalkia (groupe EDF) détient une participation importante.
  • Ce partenariat permet de mobiliser des financements massifs, et de tester de nouvelles solutions : récupération de chaleur sur incinération d’ordures ménagères, installation de chaudières bois, géothermie profonde…

C’est un partenariat public-privé “modèle” : on fédère, on innove, on avance vite (passer de 35% à 70% d’énergie renouvelable en 10 ans, ce n’est pas si courant !). Le tout avec un accès garanti pour les usagers modestes (logements sociaux).

Petite promenade côté alimentation : quand la restauration collective fait équipe avec les producteurs locaux

Un dernier exemple, sans doute moins connu mais tout aussi important pour réduire les émissions de CO2, c’est la restauration collective.

  • À Strasbourg, la Ville s’est engagée à proposer 60% de produits bio et/ou locaux dans les cantines d’ici 2025 (source : strasbourg.eu).
  • Pour y arriver, elle travaille main dans la main avec le secteur privé : plateformes logistiques comme Alter Alsace Énergies ou La Ceinture Verte fédèrent producteurs maraîchers, transformateurs, livreurs… et la Ville coordonne le tout, finance les équipements, forme les personnels.
  • Un exemple concret ? Au Neuhof, la cuisine centrale prépare 7 000 repas par jour, dont une bonne partie à partir de légumes cultivés à moins de 30 km. Les émissions kilométriques sont divisées par cinq par rapport au modèle “camion-longue-distance”.

À la clé : une baisse directe des émissions liées au transport alimentaire, mais aussi un coup de pouce à l’économie locale. Les plus curieux retrouveront la liste des producteurs partenaires sur Bienvenue à la Ferme Grand Est.

Pourquoi ça coince parfois ? Quelques leçons en passant

Bien sûr, ces exemples sont inspirants, mais tout n’est pas toujours simple. Du côté des critiques, on pointe régulièrement :

  • Des délais administratifs très longs (surtout pour les gros projets industriels).
  • Des conflits d’intérêts potentiels (le privé veut du rentable à court terme, le public vise le long terme).
  • Un manque d’inclusion : côté citoyens, il peut parfois être difficile de comprendre qui fait quoi, et de participer réellement à la gouvernance.

Mais ce que je retiens, c’est que Strasbourg joue plutôt bien le jeu de la transparence : depuis les “Fabriques de la Transition”, des ateliers ouverts de co-construction, jusqu’aux réunions publiques des Conseils de Quartier, où chacun peut faire entendre sa voix.

Vous voulez soutenir ou rejoindre un partenariat local ? 3 pistes concrètes

  1. Rénover votre immeuble : Rapprochez-vous de l’ALTE 67 ou de la plateforme “Mon Copro Vert”. Ils orientent les copropriétaires et locataires vers les dispositifs Ville + acteurs privés.
  2. Participer à la boucle alimentaire : Rejoignez un composteur de quartier ou commandez via une AMAP partenaire de Strasbourg.
  3. Tester la mobilité bas carbone : Essayez les lignes d’autobus à hydrogène ou les réseaux de vélos électriques Port du Rhin/Schiltigheim (avec Strasbourg à vélo).

En prime, n’hésitez pas à vous renseigner auprès de la direction de la Transition énergétique de Strasbourg — ils organisent régulièrement des ateliers d’information pour les habitants.

Vers une métropole neutre : encore loin, mais beaucoup à apprendre

À Strasbourg, avancer vers la neutralité carbone, ce n’est pas qu’une affaire de high-tech ou de “grandes déclarations”. C’est avant tout une histoire de coopération et de rencontres : entre des ingénieur·es, des maraîchers, des élu·es, des citoyens, et beaucoup de PME et d’associations qui osent inventer leur solution.

Est-ce que Strasbourg sera neutre avant 2050 ? C’est un chantier immense, mais les petits signaux sont là, bien visibles dans la ville — que ce soit une cantine scolaire, un bus hydrogène ou un immeuble enfin bien isolé. Ce que j’aime ici, c’est que chaque acteur (public, privé, associatif) trouve sa place dans la chorégraphie collective.

Pour moi, le plus enthousiasmant, c’est que la neutralité carbone n’est pas un mythe réservé aux grandes conférences ou aux entreprises du CAC 40. C’est déjà une réalité très concrète that se construit, ici, chaque semaine, à Strasbourg.

Et si, la prochaine fois que vous croiserez une innovation “pas comme les autres” dans le quartier, vous poussiez la porte pour voir qui est derrière ?

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