Un samedi (presque) ordinaire… où la ville respire autrement

Samedi matin, 9h, petite place de la République à Strasbourg. Encore calme, à peine quelques vélos qui filent en silence, deux mamans à pied en route vers le marché. Devant moi, la toute nouvelle piste cyclable bidirectionnelle vient d’être peinte. La veille, c’était un couloir de voitures — aujourd’hui, il n’y a plus un moteur à l’horizon. Ce n’est pas juste une impression : la circulation a bel et bien changé, et je me surprends à lever la tête, repérer des fenêtres ouvertes, des passants qui discutent. C’est ce type de détail — presque invisible mais tellement tangible — qui, à mon échelle, me fait prendre conscience que ces projets de “mobilité douce” ne sont pas que des mots sur des flyers municipaux.

La mobilité douce en ville : de quoi parle-t-on vraiment ?

Petite mise au point pour commencer, car tout le monde ne met pas exactement la même chose derrière ces mots. La mobilité douce regroupe, en gros :

  • Le vélo (classique, électrique, cargo, pliant…)
  • La marche à pied
  • Les trottinettes (en libre-service ou non)
  • Les transports en commun (tram, bus… même si on parle parfois de “mobilité active” uniquement pour les moyens non motorisés)
  • Les solutions partagées : autopartage, covoiturage urbain, mais aussi vélo en free-floating

À Strasbourg, et souvent en Alsace, ces formes de déplacement font partie du paysage urbain. On a même la réputation d’avoir la ville la plus cyclable de France (baromètre FUB 2023, source FUB). Mais au-delà du “classement”, c’est surtout dans la vie de tous les jours qu’on sent la différence.

Des boulevards pour les vélos : retour sur quelques chiffres-clés

Vous aussi, vous entendez parfois : “Mais il y a vraiment du monde sur ces pistes neuves ?” J’avoue, j’ai eu le même réflexe. Alors voici, chiffres à l’appui, les évolutions récentes :

  • Strasbourg, 670 km d’aménagements cyclables (contre 332 km en 2007, presque doublé en 15 ans, chiffres Eurométropole 2023)
  • Près de 16% des trajets domicile-travail en vélo dans la ville centre (source INSEE 2021). Pour mémoire, la moyenne nationale tourne autour de… 3%.
  • +44% de passages cyclistes mesurés sur les axes principaux entre 2015 et 2022.
  • La marche à pied concerne environ 33% des déplacements dans l’Eurométropole (enquête Mobilité 2019).

À force, ces chiffres ont une vraie incidence : aux heures de pointe, les grands axes comme Avenue des Vosges ou Pont de Kehl voient davantage de vélos qu’il y a 5 ans… et cela influe directement sur la circulation des voitures.

Quels changements (vécus) dans la circulation locale ?

Pour répondre, je me suis invitée plusieurs fois à la “radio des quartiers” (en fait, c’est un café associatif où chacun y va de son anecdote sur le trafic). Ce qui ressort, c’est ce mélange de ressentis et de faits.

  • Moins de bouchons sur certains axes — par exemple, devant l’école Schoepflin à la Robertsau, depuis la mise en place d’un périmètre “rue scolaire” (zone interdite aux voitures à l’heure d’entrée/sortie des élèves), les riverains constatent une atmosphère plus posée, des enfants qui jouent sur le trottoir, et surtout… 40% de trafic en moins aux heures clés (source Eurométropole, bilan 2023).
  • Une circulation plus fluide (et plus lente) : avenue Jean Jaurès au Neudorf, après la piétonnisation temporaire lors de l’été 2022, le trafic ne s’est pas reporté intégralement ailleurs ; 22% des automobilistes ont changé leur mode de déplacement selon les relevés de l’Agence d’urbanisme (AURM). Beaucoup optent désormais pour le vélo ou le tram.
  • Des points noirs (incontestablement) : le quai Saint-Jean reste saturé, car certaines voies sont rendues au vélo… sans alternative pour les livraisons. Résultat : embouteillages persistants certains jours, preuve que tout n’est pas magique.
  • Des nouvelles habitudes : l’exemple des “coronapistes” : après la crise sanitaire, ces voies cyclables créées en urgence ont prouvé qu’une transformation rapide était possible. 60% d’entre elles sont restées pérennes, car la fréquentation ne baissait pas (données Eurométropole).

Zoom sur une initiative : la piétonnisation du centre-ville de Strasbourg

Impossible de parler de bouleversements locaux sans évoquer la piétonnisation progressive de la Grande Île. En quelques années, la circulation place Kléber et alentours s’est métamorphosée :

  • Réduction des véhicules motorisés de 80% dans le périmètre piéton entre 2010 et 2020 (Eurométropole).
  • Une fréquentation piétonne en hausse de 37% le samedi, ce qui a dopé l’activité des commerces de quartier (source CCI).
  • Moins de bruit : une étude Bruitparif a mesuré localement une baisse de 5 décibels en moyenne dans les rues piétonnes.
  • Impact “santé” : pas d’étude strasbourgeoise précise mais la littérature internationale (OMS, 2022) atteste que la marche urbaine régulière diminue fortement la mortalité prématurée liée aux maladies chroniques.

Ce qui se passe à Strasbourg n’est pas un cas isolé. Nantes, Grenoble ou Bordeaux suivent des trajectoires semblables (voir le rapport FUB de mai 2023).

Qui en profite vraiment : tout le monde ou seulement “les convaincus” ?

Question piège que j’entends souvent : ces projets profitent-ils à toute la population, ou “juste” à une classe urbaine déjà sensibilisée ? Sur le terrain, c’est plus nuancé.

  • Les écoliers : à Strasbourg, plus de 70 écoles bénéficient désormais d'une rue scolaire au moins une fois par semaine (infos Délégation démocratie locale). L’accès est plus sûr à pied, en trottinette ou à vélo, ce qui bénéficie aussi aux familles moins “militantes”.
  • Les seniors : la sécurité des passages piétons, le mobilier urbain repensé (bancs, ombrage, éclairage)… rendent les trajets plus agréables à ceux qui évitaient de sortir à cause de la circulation motorisée.
  • Commerçants de quartier : après réticences initiales, beaucoup reconnaissent aujourd’hui que la clientèle “locale” ou de passage à pied reste plus fidèle (témoignages recueillis par Rue89 Strasbourg, mai 2023).
  • Et les automobilistes ? Moins de bouchons là où des alternatives existent vraiment (tram, vélo, bus), mais aussi… une frustration tenace là où l’offre de transports en commun ou de stationnement n’a pas suivi. D’où l’importance d’accompagner ces transitions et d’éviter la simple contrainte pure.

Pourquoi ça fonctionne (ou pas) ? Petites leçons “locales”

Après des mois passés à discuter avec des habitants et des responsables associatifs, un point ressort : aucun projet de mobilité douce ne réussit par magie ni du jour au lendemain. Mais certains éléments font bouger les lignes ici :

  1. Des réseaux continus : inutile d’avoir 2 km de piste cyclable flambant neuve… si elle s’arrête net dans une intersection dangereuse. Strasbourg a consacré la majorité de ses derniers budgets à relier les “trous dans la raquette”, notamment vers la périphérie (voir le Plan Vélo 2030 sur site Strasbourg.eu).
  2. Une communication claire et dialoguée : information dans la presse locale, panneaux en amont, ateliers de cartographie avec les riverains… À la Meinau, la co-construction du projet de tram a permis d’anticiper une partie des résistances.
  3. Des alternatives solides : plus il y a de bus, de trams, de stations de vélo-partage (Vélhop, E-Stras), plus la bascule est facile même pour les réfractaires à la petite reine.
  4. Du temps, du temps, du temps : Il y a une dimension “psychologique” essentielle : il faut laisser l’habitude s’installer, voir que ses voisins osent, que l’école joue le jeu… et que ce n’est pas juste “un effet de mode”.

Et concrètement, qu’est-ce que ça change dans le quartier ?

Ceux d’entre nous qui vivent à Strasbourg ou dans une ville voisine peuvent le voir : la mobilité douce ne rend pas la voiture illégale, ni la circulation miraculeuse. Mais, sur le terrain, elle apporte plusieurs petits changements très concrets.

  • Des trajets plus courts pour les distances courtes : plus de 60% des déplacements de moins de 5 km dans la ville centre se font désormais sans voiture (INSEE 2022).
  • Un air un peu plus respirable : l’Observatoire Atmo Grand Est note une baisse des émissions de particules fines dans les rues piétonnes du centre (-12% de PM10 entre 2017 et 2022).
  • Un sentiment de sécurité accru : selon une enquête feuilletée sur le site d’eurometropole-strasbourg.eu, après la mise en place de la zone de rencontre Avenue des Vosges, 7 habitants sur 10 disent se sentir “plus tranquilles” pour marcher ou sortir avec des enfants.
  • Des espaces publics réinvestis : bancs, végétalisation, marchés temporaires, ateliers vélo mobiles sur les places libérées… La vie de quartier gagne en convivialité, et ça, c’est peut-être le meilleur indicateur de réussite.

Pour aller plus loin : ce que vous pouvez faire (ou tester) dès ce week-end

  • Tester les Vélhop ou E-Stras : accès facile, locations à la gare ou sur Internet, parfait si vous hésitez à investir dans un vélo.
  • Observer la horde cycliste du pont de la Citadelle un matin : vous verrez peut-être aussi des vélos cargos, des familles, des livreurs — tout un monde “hors voiture”.
  • Participer à “Un dimanche sans voiture” (infos sur le site Strasbourg.eu rubrique Actualités), pour sentir la ville autrement.
  • Aller voir un atelier d’auto-réparation vélo, comme la Haute École des Vélos (Krutenau) : on y trouve toujours quelqu’un pour expliquer ou pour prêter une clé.
  • Regarder l’agenda de la Fête du vélo (en juin), qui propose balades, initiations, conseils de pro…

Regardons où cela nous mène…

Est-ce que tous les défis de la circulation locale sont résolus grâce à la mobilité douce ? Loin de là : la logistique urbaine, l’accessibilité pour tous, le risque de “gentrification doucereuse” de certains quartiers restent sur la table. Mais à l’échelle de Strasbourg et de nos quartiers alsaciens, ce qui change, c’est un peu notre manière de vivre la ville : marcher, rouler à la bonne vitesse, croiser son voisin sur la piste cyclable, tenter des détours. Finalement, chaque projet n’est pas une baguette magique, mais un morceau du puzzle pour rendre nos rues — même imparfaites — plus respirables et plus à taille humaine.

Pour continuer à suivre ces petits (et grands) changements, j’essaierai de vous raconter ici d’autres initiatives : celles qui réussissent et celles qui tâtonnent encore. Si vous avez en tête un secteur, une rue, ou une association locale à découvrir, je suis aussi preneuse de vos suggestions. Rendez-vous sur les pistes… ou au café d’à côté ?

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