Pourquoi parler de la transition carbone au niveau local ?

À Strasbourg, ce ne sont pas que les cyclistes du parc de la Citadelle ou les frigos partagés de l’ancienne manufacture qui portent la transition écologique. Les entreprises locales – petites, moyennes, gros faiseurs ou artisans connus – s’y mettent aussi, et parfois de façon bien plus concrète qu’on ne le pense. Pourquoi s’y intéresser ? Parce qu’en France, les activités économiques restent responsables de près de 20% des émissions nationales de gaz à effet de serre (chiffres du Citepa, 2022). Et dans une ville comme Strasbourg, tissu industriel et commerces inclus, c’est un pan entier de la vie urbaine qui est concerné.

À force de fouiner dans les quartiers, de discuter avec des patrons de PME ou des membres de Scop (les coopératives, souvent en avance de phase côté écologie pratique), un constat revient : loin d’attendre les instructions ou les lois du haut, beaucoup d’acteurs économiques locaux prennent les devants. Mais alors, comment ? Et surtout, ça change quoi, pour la transition carbone ?

Premières questions : Comment reconnaître une entreprise engagée ?

Petite checklist à la strasbourgeoise. Quand on veut savoir si une boîte locale s’investit vraiment dans la transition carbone, je regarde :

  • Est-ce qu’elle mesure son empreinte carbone (bilan obligatoire pour les plus de 500 salariés, mais certains petits s’y mettent aussi) ?
  • Est-ce qu’elle parle d’énergie renouvelable ou d’optimisation énergétique de ses locaux ?
  • Approvisionnement : du local, du saisonnier, un circuit court ?
  • Transports : navettes à vélo, véhicules électriques, logistique urbaine adaptée ?
  • Gestion des déchets : tri, réduction, valorisation ?
  • Et côté humain : des ateliers pour les salariés, des partenariats avec des associations locales, etc. ?
Bref, on retrouve les grandes lignes du “plan climat” (PCAET – Plan Climat Air Énergie Territorial), mais à l’échelle de la boutique du coin ou du groupe ancré dans son quartier.

Au marché, à l’atelier, à la cantine d’entreprise : quand les actions se concrétisent

Mais alors, concrètement, ça donne quoi ?

Trois initiatives piochées ces dernières semaines à Strasbourg et en périphérie, pour illustrer :

  • La boulangerie Au Pain compréhensif (quartier Gare) : Ici, le four fonctionne depuis un an avec de l’électricité 100% renouvelable (contrat signé avec Enercoop). La farine vient du moulin Meckert de Strasbourg, distant de 12 km. Le pain invendu est systématiquement récupéré par SAULE, association du quartier. Résultat : empreinte carbone divisée par deux sur la partie énergétique en un an (source : entretien avec la gérante, avril 2024).
  • L’entreprise textile De Fil en Aiguille (Schiltigheim) : Ancienne usine, locaux isolés low tech, mutualisation des chauffages, gestion durable des stocks (upcycling). Certifiée B Corp depuis 2023 et bilan carbone complet avec l’outil ABC Carbone – conclusions partagées sur leur site, actions chiffrées : –27% d’émissions sur 2 ans (source : rapport d’activité 2023).
  • Cuisine centrale de la Robertsau : Ici, 45% des légumes viennent de producteurs alsaciens, le compost collectif alimente même une partie des potagers pédagogiques d’écoles voisines. Pour les livraisons, une flotte de trois camionnettes électriques fait la navette, combinaison pas parfaite, mais déjà un gain net d’au moins 30% sur les transports (source : Ville et Eurométropole de Strasbourg, 2023).

Trois exemples imparfaits, mais qui montrent : ce ne sont pas que les géants du CAC40 qui bougent.

Le “made in local” : créer une dynamique de quartier pour la transition carbone

À Strasbourg et dans d’autres villes alsaciennes (Sélestat, Obernai, Mulhouse…), le sentiment d’appartenance au quartier joue à plein. Nombre d’entreprises engagées citent la même impulsion : la demande des habitants, le “bouche à oreille” de la clientèle, les projets collectifs. Quelques idées repérées lors de mes vadrouilles :

  • Les ressourceries et magasins d’objets de seconde main : À la Krutenau et à Hautepierre, des associations comme la Brocante Verte ou le Jacques collectent, réparent et remettent en circulation meubles, vêtements et appareils – un geste de sobriété accessible à toutes les bourses, et qui réduit l’impact carbone de nos achats (source : ADEME, “Les impacts environnementaux du réemploi”, 2022).
  • Micro-brasseries et cafés associatifs : Énorme réservoir d’idées, ces lieux travaillent majoritairement avec des fournisseurs locaux, s’investissent dans la consigne ou la récupération de bouteilles, et mutualisent parfois leurs commandes pour optimiser les livraisons (j’ai même croisé une brasserie où la drêche – le résidu du brassage – sert de nourriture à une ferme à moins de 15 km !).
  • Espaces de travail partagés : De plus en plus de “coworkings à la strasbourgeoise” (La Plage Digitale, Quai n°10…) adoptent une charte durable : tri des déchets, mobilier issu du réemploi, ateliers pour apprendre à mesurer l’empreinte carbone de son activité. L’effet boule de neige sur les freelances et les petites boîtes hébergées est réel (source : Communauté des Tiers-Lieux Grand Est, 2023).

Les entreprises à mission : nouveau cadre, nouveaux défis

Depuis la loi Pacte de 2019, le statut “entreprise à mission” attire certains acteurs locaux. À Strasbourg, on compte maintenant plusieurs dizaines de boîtes, de la PME tech à la start-up sociale. Qu’est-ce que ça change ? La mission environnementale ou sociale est inscrite dans les statuts. Cela devient un critère de gestion, contrôlé chaque année. Parmi les premiers effets :

  • Obligation de publier son bilan carbone chaque année (même pour les structures en dessous du seuil légal classique).
  • Transparence sur la progression des émissions (certains partagent même leurs chiffres sur leur vitrine !).
  • Effet d’entraînement sur les fournisseurs, souvent invités à se caler sur la même démarche pour continuer à travailler ensemble.

Un exemple marquant : Électricité Strasbourg, aujourd’hui labellisée “entreprise à mission”. Leur prochaine étape : installer des panneaux solaires dans tous les nouveaux bâtiments administratifs et tester la livraison verte de matériel chez les pros et les particuliers.

Les limites à ne pas oublier… mais aussi les leviers pour accélérer

Lucidement, tout n’est pas parfait. Quelques points d’ombre :

  • Encore trop de PME sans moyens de se payer un “bilan carbone” complet.
  • Problèmes d’approvisionnement local (dépendance au marché mondial, prix parfois élevés… même pour le bio !).
  • La fiscalité ou les normes restent lentes à évoluer au niveau local, d’après les associations d’entrepreneurs que j’ai rencontrées (Amicale du Commerce Strasbourgeois, entre autres).

Mais, bonne nouvelle : des réseaux émergent pour mutualiser, former, accompagner.

  • La Chambre de Commerce et d’Industrie Alsace Eurométropole vient de lancer une “cellule transition” (ateliers gratuits, accompagnement, retours d’expériences locaux – plus d’infos sur : alsace-eurometropole.cci.fr).
  • Le collectif Alsace Tech Care propose une “bingothèque carbone” – bibliothèque d’outils de mesure, accessible même aux TPE.
  • Des fonds régionaux financent des projets sur le tri, l’éco-conception ou la mobilité durable pour les entreprises qui s’y engagent (Grand Est Transformation, Appel à projets 2024 – plus d’infos : Région Grand Est).

Rien qu’en 2023, selon l’Eurométropole de Strasbourg, 71 entreprises locales ont reçu une aide à la transition carbone, pour des projets allant de l’isolation thermique à la flotte de livreurs électriques. C’est modeste par rapport aux besoins, mais c’est déjà là, tout près de chez nous.

Pourquoi tout cela nous concerne, toutes et tous, même si on n’est “qu’habitant” ?

On l’oublie, mais chaque fois qu’on choisit d’acheter une bière brassée à Entzheim, une baguette faite avec du blé alsacien, ou des meubles de seconde main retapés par une ressourcerie de la Krutenau, on pèse. Pas juste sur sa propre empreinte. On montre à tous ces entrepreneurs locaux que la demande est là, que l’effort vaut le coup.

Et, parfois, il suffit d’un peu d’attention pour repérer les bons plans :

  • Regarder d’où viennent les produits dans nos commerces préférés.
  • Poser la question, en toute simplicité, à nos commerçants : “Comment faites-vous pour réduire votre empreinte ?”
  • Suggérer à son employeur de regarder côté bilan carbone (de plus en plus d’outils sont gratuits ou accessibles en ligne – voir par exemple le simulateur de l’ADEME).
  • Participer aux ateliers publics (CCAS, Quais des transitions…) pour mieux comprendre la logistique locale.

Petit à petit, ces micros-initiatives s’additionnent. Strasbourg ne sera pas Paris, ni Copenhague demain matin. Mais l’essentiel n’est pas là : c’est cette énergie locale, présente sur chaque trottoir, qui fait bouger les lignes.

Pour aller plus loin : ressources et lieux inspirants à Strasbourg

Et si vous avez repéré des initiatives inspirantes dans votre coin, n’hésitez pas à les partager. Ce sont aussi vos regards, vos retours, vos envies qui enrichissent la chronique de notre ville en transition.

En savoir plus à ce sujet :