Pourquoi parler du soleil en pleine ville ?

J’ai posé la question il y a quelques jours, autour d’un café, à Bruno, un voisin qui se définit comme “modeste accro du watt solaire”. Sa réponse a fusé : “Parce que Strasbourg, c’est pas l’Espagne, mais c’est loin d’être le Grand Nord. Et nos toits dorment !”. Eh bien, il fallait constater : ici, dans l’Eurométropole (ces 33 communes soudées autour de Strasbourg), le solaire n’est plus réservé aux pavillons perdus en campagne. On en parle aussi dans les conseils municipaux, les habitats collectifs, les écoles. Mais pourquoi ce micro-phénomène prend-il aujourd’hui une dimension stratégique pour la neutralité carbone locale ? Et quelles histoires se cachent derrière les panneaux qu’on voit désormais fleurir sur nos écoles, hangars ou copropriétés ?

Strasbourg et la neutralité carbone : où en est-on vraiment ?

Impossible de parler énergie solaire sans s’attarder sur la fameuse “neutralité carbone” : ce cap fixé par l’Eurométropole à horizon 2050 (Source : Plan Climat-Air-Énergie Territorial de l’EMS). Ce terme, qui fait parfois lever les yeux au ciel, signifie ici une ambition collective : ne plus relâcher plus de CO2 que ce qu’on est capable d’absorber, en grande partie en transformant notre production et consommation d’énergie.

  • En 2018, le territoire pesait encore 4,5 millions de tonnes de CO2/an (soit l’équivalent annuel d’environ 400 000 Strasbourgeois qui prendraient une voiture pour faire Strasbourg/Marseille aller-retour … chaque semaine ! Source : EMS)
  • L’objectif : -50% d’ici 2030, et -100% pour 2050
  • La consommation d’énergie représente environ 70% des émissions locales

Et là, l’énergie solaire a une carte à jouer, parce qu’ici, la majorité de l’électricité consommée reste importée du réseau national (donc pas toujours très propre – merci à nos vieilles centrales à charbon voisines allemandes, par exemple).

Le solaire à Strasbourg : chiffres, avancées, blocages

Le potentiel solaire local, c’est du sérieux !

Longtemps moqué, le “potentiel solaire” alsacien est désormais pris au sérieux, chiffres à l’appui (“Atlas Solaire” de l’Ademe Grand Est). Petit topo :

  • Plus de 1 300 heures d’ensoleillement par an à Strasbourg ;
  • Environ 7 à 9 m2 de panneaux solaires suffiraient pour couvrir 3000 kWh/an ;
  • L’Eurométropole pourrait produire jusqu’à 800 GWh/an d’électricité solaire si son “toit” était optimisé (source : étude Électricité de Strasbourg 2021) ;
  • Or, en 2023, elle n’en produit que… 27 GWh/an (soit moins de 5% du potentiel identifié ! Source : Eurométropole 2023).

Franchement ? On a de la marge. Mais alors, pourquoi tous les toits ne produisent-ils pas déjà leur belle dose d’énergie propre ?

Où s’installent les panneaux strasbourgeois ?

En me baladant quartier Krutenau ou à Stockfeld, j’ai noté trois grandes familles de panneaux visibles :

  1. Les institutions publiques pionnières : écoles, gymnases (ex : la couverture solaire du gymnase de la Robertsau, qui produit de quoi éclairer 80 foyers par an, Source : DNA, Avril 2023). L’objectif affiché par la Ville : couvrir 100% des besoins électriques municipaux en solaire d’ici 2030 ;
  2. Les coopératives citoyennes : le projet Energies Partagées Alsace, lauréat de l’appel à projet “Centrales Villageoises” animé par la Région, installe des panneaux sur des toitures de bâtiments publics ou privés… et redistribue la production aux habitants ;
  3. Les copropriétés et particuliers : encore minoritaires, mais ça explose depuis la flambée des prix de l’électricité 2022. J’ai pu discuter avec les membres du collectif “Solaire au Neudorf”, qui accompagnent les syndics dubitatifs dans l’installation de “kits solaires individuels” sur les balcons… Astucieux pour contourner la complexité des grandes toitures partagées !

Trois choses que vous ne savez (peut-être) pas sur l’énergie solaire strasbourgeoise

  • Avec un simple kit de 2 panneaux installés sur un balcon bien orienté au centre-ville, une famille peut économiser jusqu’à 300 € par an sur sa facture d’électricité (Source : Energies France, 2022). Surtout utile pour couvrir l’électricité d’appoint, comme l’éclairage ou la recharge d’appareils.
  • Une crèche municipale sur trois à Strasbourg est déjà équipée de panneaux depuis 2022. Les enfants apprennent tout petits à suivre leur “production solaire” grâce à un écran interactif dans l’entrée. Ici, la pédagogie s’allie à l’exemple concret !
  • L’énergie solaire locale ne remplace pas tout… mais elle protège le réseau en période de forte demande. En 2023, lors d’un pic de chaleur début septembre, la centrale solaire de la Meinau a permis d’éviter un “coup de tension” sur le réseau, en injectant directement au bon endroit (Source : Enedis Est – rapport technique 2023).

Qu’est-ce qui freine l’essor du solaire à Strasbourg ?

Un atelier citoyen sur le solaire, organisé par l’association Alsace Énergie Citoyenne au Phare de l’Ill, a livré quelques perles sur ce qui bloque encore :

  • La méconnaissance des “droits solaires” : Beaucoup pensent qu’un immeuble classé ou mitoyen d’une cathédrale interdit toute installation. Or, dans la réalité, des dérogations existent (avec l’Architecte des Bâtiments de France) et des modèles “en toiture terrasse invisible” passent sous les radars réglementaires dans 80% des dossiers.
  • Le poids des syndics de copropriété : Entre manque d’info et peur des frais, nombre de syndics freinent (par inertie ou par principe…). Mais des collectifs émergent, armés de guides pratiques fournis par la Ville, pour faire avancer les dossiers plus vite.
  • L’avance de trésorerie : Même si les aides abondent (MaPrimeRénov’, Région Grand Est), le coût d’un kit de base oscille entre 2 000 et 5 000 €. Des solutions de financement participatif, type “Solarcoop” ou “Énergie Partagée”, sont testées pour mutualiser la dépense et ouvrir le solaire à ceux qui n’ont pas les moyens devant eux.

Si on veut passer de 27 à 800 GWh annuels, il va falloir, comme le dit Bruno, “sortir le solaire du domaine expert”. Bonne nouvelle, le mouvement est lancé. Strasbourg n’a pas le monopole des solutions, mais certaines s’y expérimentent façon “laboratoire urbain”.

Des modèles inspirants, testés chez nous

L’énergie solaire sur… le tramway !

En 2023, j’ai pu assister à la pose de panneaux solaires sur le toit du dépôt de tramway à Cronenbourg. Résultat annoncé : une production de 190 MWh/an, utilisée directement pour faire rouler nos fameuses rames jaunes et blanches. La CTS (compagnie des transports strasbourgeois) vise désormais à couvrir au moins 25% de ses besoins propres d’ici 2035 en solaire autoproduit (émission Strasbourg Éco, décembre 2023).

Les fermes solaires urbaines : du méga-watt au potager du coin

La commune de Schiltigheim expérimente une petite centrale solaire “agri-urbaine” : panneaux en hauteur, légumes dessous, le tout alimentant à la fois une cantine scolaire et des riverains. C’est ce qu’on appelle de “l’agri-voltaïsme urbain”. Si la formule prend, elle pourrait inspirer d’autres quartiers !

Citoyens producteurs : ni utopie, ni niche

Vous connaissez peut-être le projet “Citoyens à énergie positive” (CEP), animé par l’Eurométropole ? Une trentaine de familles suivies depuis 2021, réunies en groupes de voisins pour s’équiper, consommer moins et produire ensemble. Résultat ? 10% d’économie en un an, et le double lorsqu’un kit solaire est posé. Plusieurs écoles et petites entreprises (boulangers, pressings, bars associatifs…) se mettent aussi à la production partagée.

Que peut-on faire, concrètement, à l’échelle d’habitant ?

Voilà ce que l’atelier du mois dernier, au Centre Socio-Culturel du Neuhof, a permis de lister. Si vous voulez ajouter votre pierre solaire à la transition, c’est tout à fait possible :

  • Cartographier son propre toit (ou balcon) : Rendez-vous sur la plateforme atlas solaire de Strasbourg. Un outil simple, où l’on clique sur sa maison pour connaître le potentiel d’ensoleillement annuel !
  • Rejoindre une “coopérative solaire citoyenne” : On peut devenir co-investisseur (dès 100 €) dans une centrale proche de chez soi (Enercoop Alsace, Solarcoop, ou l’association Énergies Citoyennes Strasbourg).
  • Proposer à son syndicat de copropriété un audit solaire : Des accompagnements gratuits existent via la Fabrique Énergétique de l’EMS – ça permet de lever les peurs et de poser un diagnostic simple.
  • Tester un “kit plug & play” sur balcon : Plusieurs boutiques locales (ex : Cap Vert Énergie rue Déserte) proposent des solutions sans démarches administratives complexes, avec l’aide de la région (jusqu’à 400 € de bonus, source : Région Grand Est, 2023).
  • Participer à une sensibilisation ou visite de site : La ville organise chaque trimestre des portes ouvertes de centrales solaires (infos sur strasbourg.eu dans la rubrique agenda).

L’avenir en question : accélérer ou mutualiser ?

On sent à Strasbourg un frémissement : de plus en plus de particuliers, d’écoles, de petits commerces s’équipent, s’informent, se conseillent. Les freins existent, mais ils se lèvent largement grâce à l’entraide et aux dispositifs locaux. La bataille pour la neutralité carbone ne se gagnera pas avec le solaire seul, mais cette énergie reste l’un des leviers les plus rapides et visibles pour réduire dès maintenant notre dépendance aux énergies fossiles et aux importations. Alors, Strasbourg, va-t-elle devenir la “ville aux mille toits solaires”, ou rater le coche ? A nous d’imaginer la suite : que ce soit via nos balcons, nos écoles ou nos coopératives, à nous de rendre le solaire aussi naturel que le vélo en centre-ville.

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