La chasse aux kilos de CO2 commence… sur le papier (et en open data)

Avant même d’enfiler mon manteau, j’ai voulu répondre à une question toute bête : comment une ville comme Strasbourg sait-elle, année après année, si elle fait reculer ses émissions carbone ? Est-ce qu’un élu se promène avec un compteur de CO2 dans la poche ? Évidemment, non. Mais ce qui existe n’est pas si loin de la réalité.

Dans les faits, tout commence avec un diagnostic, mené à grande échelle tous les 3 à 6 ans, souvent dans le cadre d’un PCAET (Plan Climat Air Énergie Territorial : le plan qui fixe localement des objectifs “climat” à respecter, en gros). Strasbourg fait partie des pionnières : le dernier bilan officiel publié par l’Eurométropole remonte à 2021. Chaque année, des données complémentaires viennent actualiser tout cela sur la plateforme open data de la Ville (source).

Ce “diagnostic” repose sur une grosse collecte de données : consommation d’énergie dans nos logements, nombre de kilomètres en voiture, part du vélo, achats publics, déchets… On y ajoute la production locale d’énergies renouvelables, les surfaces végétalisées, et même parfois nos menus à la cantine ! Bref, c’est un puzzle assez complexe, pas la boule de cristal. Mais la démarche est là : essayer d’avoir la photo la plus précise possible de ce qui se passe chez nous.

  • L’empreinte totale de l’Eurométropole de Strasbourg a été estimée à 4,7 tonnes de CO2 par habitant par an en 2021 (source).
  • La France vise 2 tonnes/habitant/an pour respecter l’Accord de Paris à l’horizon 2050 (Ministère de la Transition écologique).
  • L’essentiel de l’empreinte vient de trois postes : le bâtiment (chauffage, électricité), les mobilités et l’alimentation, dans cet ordre.

Sondage sur le terrain : est-ce qu’on comprend vraiment ce que mesure la ville ?

J’ai posé la question autour de moi, sur le marché bio de la place Broglie puis au détour d’un troc de plantes au Neudorf : “A votre avis, la ville, elle fait comment pour suivre son impact carbone ?” La réponse la plus commune, c’est “aucune idée” ! Mais, une chose revient toujours : beaucoup savent que la ville publie de beaux chiffres, mais ignorent d’où ils viennent (“Ils doivent compter les voitures, non ?”).

Un agent de l’ADEME rencontré lors d’un atelier fresque du climat à Schiltigheim (merci à l’association Les Petits Débrouillards !) me l’a expliqué très simplement : on croise des statistiques nationales, comme les ventes de carburant ou la consommation d’électricité, avec des données de terrain (enquêtes transports, fréquences de ramassage des déchets, campagnes de mesure des polluants dans l’air, etc.).

La ville s’appuie aussi sur des outils logiques : des plateformes de suivi développées par des experts français (Avenir Climat), ou la méthode Bilan Carbone de l’Ademe. Récemment, Strasbourg a même interfacé ses rapports de consommation d’énergie des bâtiments publics (crèches, écoles, piscines) en open data, ce qui permet à tout citoyen de vérifier si la mairie montre l’exemple (open data Strasbourg).

Des capteurs, des applications… mais aussi des habitants qui comptent

Pas besoin d’être statisticien pour constater que Strasbourg expérimente des solutions innovantes : il suffit de lever les yeux rue du 22-Novembre, où des capteurs sur certains bâtiments mesurent en temps réel la température, l’humidité, parfois même le CO2. Côté mobilités, la ville s’appuie sur les données anonymisées des transports (tram, bus, vélhop), mais aussi sur des programmes comme le Défi Déclics ou l’appli “Nos gestes climat” (plutôt maline pour mesurer sa propre empreinte et voir si on peut agir au quotidien).

  • En 2022, près de 1 500 Strasbourgeois ont participé au “Défi Énergie Familles à Énergie Positive”, permettant de faire remonter des chiffres concrets sur la consommation dans les quartiers (source).
  • La plateforme “Nos gestes climat” de l’ADEME compte plus de 100 000 utilisateurs en France fin 2023 – dont une part croissante dans le Bas-Rhin (source).

Tout cela rejoint un constat : aujourd’hui, les villes ne se contentent pas d’aligner des chiffres. Elles installent de plus en plus de micro-outils ouverts aux habitants – et, franchement ? À l’échelle d’un quartier, c’est souvent bien plus parlant de voir combien de kilos de déchets on a évité au compost partagé, que de lire une page de graphiques officiels.

  • Au Neuhof, en 2023, le compost collectif porté par l’association Les Compostiers a permis d’éviter plus de 7 tonnes de déchets d’aller à l’incinérateur… Et toutes ces tonnes sont comptabilisées et partagées lors d’AG très conviviales.
  • Les Cantines de la Robertsau publient une fois l’an leur bilan alimentaire : en 2022, 38 % de produits bio locaux, et une trajectoire de réduction du gaspillage notée à la loupe par les parents d’élèves.

Des choix concrets pour une ville “bas carbone” : là où les données changent la donne

Suivre l’empreinte carbone, c’est bien. Mais à quoi ça sert, à part publier un rapport ? Pour les services municipaux, le gros enjeu ce sont les axes de progrès : quels quartiers sont chauffés au gaz ? Où la voiture reste reine ? Où les efforts payent déjà ?

Par exemple, depuis la publication du premier Bilan Carbone en 2009, Strasbourg a :

  • Investi massivement dans le tram : +40 % d’usagers en dix ans, selon la CTS ;
  • Reconstruit plus de 86 km de pistes cyclables et ajouté 18 stations Vélhop entre 2015 et 2023 (source) ;
  • Amorcé la sortie progressive du fioul dans le parc HLM strasbourgeois : 80 % des copropriétés “classées F ou G” ont engagé des travaux de rénovation énergétiques en 6 ans.

C’est dès qu’une nouvelle donnée sort qu’il y a recalibrage : là où le CO2 grimpe, la ville renforce la communication, propose un plan mobilité, ou déclenche des micro-actions (passage aux LED sur l’éclairage public, campagne de rénovation de cour d’école…). Pour habiller tout cela, des tableaux de suivi sont maintenant en accès public pour les plus curieux (mais c’est encore parfois dense à déchiffrer, je l’admets).

Et après : les nouveaux défis de la mesure carbone en ville

Une chose saute aux yeux quand on fréquente les conseils de quartier ou les réunions sur le “quartier neutre en carbone” (comme à Cronenbourg ou à Port du Rhin) : tout le monde comprend la logique de “neutralité carbone”, mais personne ne sait vraiment si c’est faisable d’ici 2030. Trop de paramètres. Trop d’incertitudes sur la prise en compte de ce qu’on appelle “l’empreinte la plus large” : tout ce qui est caché derrière nos achats (téléphones, vêtements, plats préparés venus d’ailleurs, etc.).

Là-dessus, des chercheurs du Laboratoire Image, Ville, Environnement (LIVE) de l’Université de Strasbourg écument les quartiers pour affiner les calculs. Avec des associations comme StrasBiodiv ou EcoQuartiers, ils organisent des “marches carbone” : sur une boucle de 2 km, on mesure tout ce qui, dans l’espace public, pèse sur l’empreinte : nombre de voitures, place laissée au végétal, présence de surfaces bitumées qui stockent la chaleur…

  • En 2023, Strasbourg a lancé la première expérimentation de “budget carbone quartier” à la Krutenau : chaque mois, riverains et commerçants discutent avec la ville des chiffres-clés et des pistes d’action.

Ce que chaque citoyen peut suivre (et influencer) : 3 pistes faciles à Strasbourg

Le suivi carbone, ce n’est pas qu’une histoire d’ingénieurs. Si on veut que la ville ajuste concrètement ses politiques, les remontées de terrain comptent. À Strasbourg, trois leviers sont accessibles à toutes et tous :

  1. Participer à un comité de quartier : on y discute des projets de rénovation énergétique, de végétalisation, ou d’aménagement des pistes cyclables, et la Ville publie souvent un compte-rendu avec les données présentées (plus d’infos sur participez.eurometropole-strasbourg.eu).
  2. Contribuer à un projet d’observatoire citoyen : pour recenser arbres, consommation énergétique, déchets collectés, etc. StrasBiodiv ou Zéro Déchet Strasbourg recrutent régulièrement des bénévoles pour ce suivi “grandeur nature”.
  3. Tester une appli “climat” locale : la version strasbourgeoise de “Nos gestes climat” propose aussi de partager ses données (anonymisées), pour enrichir le diagnostic local.

Ouverture : et demain, si on allait plus loin ?

Ce qui frappe à Strasbourg, c’est que l’on assiste à une transition où le chiffre n’est pas une fin. Mesurer, oui, mais surtout pour mieux agir, mieux choisir. La ville ne pourra pas, toute seule, faire fondre son empreinte carbone sans entraîner ses habitants – et vice-versa, si chacun partage ses retours, l’impact collectif grandit.

Demain, peut-être, suivrons-nous sur nos portables la courbe du CO2 du quartier comme on suit la météo ou les horaires de tram – et ce, grâce à toutes ces initiatives cumulées. En attendant, il existe mille façons, même modestes, de se sentir acteur du changement (et franchement, à Strasbourg, c’est souvent une aventure humaine à part entière).

Besoin de ressources pour aller plus loin ? Voici quelques liens utiles :

À très vite dans les rues (ou les chantiers carbone) de Strasbourg !

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