Une grande ambition mais des mots parfois flous : c’est quoi, la “stratégie bas-carbone” à Strasbourg ?

À Strasbourg, le mot “bas-carbone” commence à fleurir un peu partout : dans les médias locaux, les bulletins de quartiers, lors des réunions de conseils citoyens… Mais de quoi parle-t-on vraiment quand la ville (ou plutôt l’Eurométropole, l’intercommunalité qui réunit Strasbourg et 32 communes alentours) s’engage à “devenir neutre en carbone” ?

Samedi dernier, en sortant du marché de la Place Broglie avec mes poireaux sous le bras, j’ai feuilleté le dernier numéro de “Eurométropole Magazine”. Le constat est martelé : notre territoire émet près de deux millions de tonnes de CO2 chaque année (source : Strasbourg.eu). Objectif affiché : descendre à 1,3 million de tonnes en 2030, puis viser la neutralité avant 2050. J’ai eu envie d’aller voir plus loin : où sont les vrais objectifs concrets, et, surtout, que ça veut dire pour nous, habitants ?

Les trois piliers bas-carbone : où Strasbourg compte changer la donne

Lutter contre les émissions de CO2, ça peut sembler abstrait. Mais la stratégie locale s’appuie sur trois axes :

  • Diminuer nos consommations d’énergie Plus de sobriété : mieux isoler les bâtiments, repenser nos usages, promouvoir des appareils moins énergivores (frigos, ampoules, etc.).
  • Accélérer la transition vers les énergies renouvelables Développer le solaire, l’éolien, la géothermie profonde (oui, on en a une à Illkirch-Graffenstaden), le bois-énergie local et les réseaux de chaleur.
  • Transformer les mobilités et la logistique urbaine Favoriser le vélo, la marche, le tram, les bus propres, limiter la place de la voiture individuelle (notamment thermique). Impliquer aussi les entreprises et les services publics.

Résumé en chiffres : le Plan climat de l’Eurométropole (le fameux PCAET – Plan Climat Air Énergie Territorial) vise une réduction de 40% des émissions d’ici 2030 (par rapport à 1990), un doublement de la production locale d’énergie renouvelable, et une division par deux de la consommation d’énergie finale sur le territoire (Strasbourg.eu, 2023). Pas rien, donc.

Zoom sur les bâtiments : premier chantier, et pas des moindres

S’il y a bien un sujet qui nous concerne tous – qu’on soit locataire en HLM à la Meinau, proprio place de Zurich ou étudiant dans une résidence Crous au Krutenau –, c’est la performance des logements existants. Pourquoi ?

  • À Strasbourg, les logements résidentiels et tertiaires représentent 61% de la consommation d’énergie (source : PCAET Strasbourg)
  • Environ 80% du parc bâti actuel sera toujours là en 2050, donc l’enjeu n’est pas (que) de construire mieux, mais de rénover.
  • Une grande partie des immeubles alsaciens affichent un score “E”, “F” ou “G” au DPE (diagnostic de performance énergétique) – c’est-à-dire passoires énergétiques, à la fois ruineuses et polluantes.

L’objectif affiché : rénover 6000 logements par an à haute performance thermique d’ici 2030 (contre environ 2500 aujourd’hui). Petit à petit, des dispositifs se mettent en place : aides financières, accompagnement des copropriétés, “guichet unique” pour les questions techniques et les financements, etc.

J’ai pu tester le service Climat Strasbourg : l’accueil est plutôt personnalisé, et il existe même des balades thermiques organisées dans plusieurs quartiers pour apprendre à repérer (à la caméra infrarouge !) les déperditions de chaleur de son immeuble. Franchement, à essayer même sans projet de gros travaux, c’est instructif.

Mobilités : Strasbourg, championne du vélo… et après ?

Sur le papier, Strasbourg fait figure de bonne élève : première ville cyclable de France (25% des Strasbourgeois-es vont bosser à vélo au moins une fois par semaine, selon l’Observatoire Vélo 2023). Mais à côté du vélo, la ville vise plus large :

  • Développer le réseau de tram (la fameuse ligne nord-sud jusqu’à Koenigshoffen, et de nouveaux projets en discussion du côté de la Robertsau).
  • Encourager le partage d’automobile (autopartage, covoiturage, voitures électriques en libre-service).
  • Améliorer la logistique urbaine : livraison par vélocargo ou camionnettes à faible émission pour les derniers kilomètres.
  • Réduire la place de la voiture individuelle en centre-ville (vous l’avez sûrement remarqué si vous tentez de traverser Strasbourg en voiture…)

L’objectif le plus marquant ? 55% des déplacements réalisés en modes “alternatifs” à la voiture individuelle d’ici 2030. En ce moment, la ville expérimente aussi la mise en zone à faibles émissions (ZFE) – plus de voitures diesel d’avant 2011 dans l’Eurométropole à partir de 2024.

Chauffer plus vert : la chaleur renouvelable, l’autre pilier discret

Ce qu’on oublie parfois, c’est que la moitié de la consommation d’énergie sert à chauffer (entreprises, écoles, logements…). Strasbourg mise donc sur :

  • L’extension du réseau de chaleur urbain (déjà 100 km de canalisations, principalement à l’est et au sud !) pour desservir d’autres quartiers – avec de la biomasse et la géothermie en sources principales.
  • La géothermie profonde : la centrale de Rittershoffen produit depuis 2016 de l’eau à 160°C, utilisée par la raffinerie de La Wantzenau, et d’autres projets sont en service ou à l’étude (pas toujours sans débats, car la géothermie peut générer des microséismes : un sujet discuté dans la région).
  • Le solaire thermique et photovoltaïque sur les toits (la Ville vise +40% de puissance solaire installée en 2025 par rapport à 2020).

Ici, l’objectif est ambitieux : la part d’énergie renouvelable doit être multipliée par deux d’ici 2030 dans le mix énergéthique local (de 12% actuellement à plus de 24%)

Sobriété, déchets et circuit court : avancer aussi sur nos modes de vie

On parle souvent des grandes infrastructures, mais la stratégie bas-carbone touche aussi nos habitudes :

  • Réduction des déchets : Objectif -20% de déchets ménagers d’ici 2030 (ce qui passe par la généralisation du compost, la hausse du tri, moins d’emballages, des ressourceries, etc.).
  • Soutien aux circuits courts alimentaires : marchés bio, aides à l’installation de maraîchers dans l’Eurométropole, démarches “zéro plastique” dans certains cantines municipales.
  • Développement de tiers-lieux, jardins partagés, ressourceries – espaces qui favorisent l’entraide, la réparation, l’anti-gaspi ou le réemploi.

Un exemple qui m’a marquée : la ressourcerie de la Krutenau, qui en 2023 a valorisé près de 480 tonnes de biens réemployés (meubles, vélos, électroménager) quand, dix ans plus tôt, tout partait en benne. Beaucoup de ces projets reçoivent un coup de pouce de la collectivité mais reposent aussi sur le bénévolat (coucou le Repair Café du Neudorf).

L’innovation n’est pas oubliée (mais pas toujours visible)

Derrière tout cela, il y a aussi de l’innovation technique : capteurs de qualité de l’air dans les écoles, expérimentations sur l’autoconsommation collective d’électricité (notamment à la Coop, côté Port du Rhin), soutiens à la création de filières “vertes” (bois local, réemploi de matériaux, chantiers participatifs). L’Eurométropole intervient comme facilitatrice, mais ce sont souvent les associations, les PME, voire les citoyens qui démarrent le mouvement.

Si le sujet vous intrigue et que vous aimez les chiffres, le rapport annuel d’action climat de Strasbourg est en accès libre ici.

Tout le monde concerné : comment s’impliquer sans (forcément) tout bouleverser ?

Franchement : c’est bien beau les objectifs, mais ça donne quoi dans la vraie vie ? Voici trois manières concrètes de contribuer, sans tomber dans le “zéro défaut” (parce qu’on fait ce qu’on peut, avec ce qu’on a) :

  1. Tester un atelier info-énergie Plusieurs associations proposent des ateliers collectifs pour apprendre à repérer les {fuites thermiques}, bien choisir ses équipements et comprendre les aides à la rénovation (le CLER Alsace ou Énergéthic par exemple).
  2. Adopter la logistique à vélo La livraison de courses ou de colis à vélo cargo est en plein essor à Strasbourg (Check : Kooglof, Vélhop, ou les petites entreprises de quartier). Beaucoup plus rapide qu’on ne l’imagine sur un rayon de 3 km.
  3. Tester le compost collectif ! Près de 100 points de compost de quartier existent déjà dans la métropole. Ça réduit le poids de la poubelle de 30% (chiffre EMS, 2023) et les référents sont généralement solidaires avec les nouveaux venus.

Envie de s’investir un cran plus loin ? Les conseils citoyens de quartier, les ressourceries ou même le groupe Facebook “Strasbourg Zéro Déchet” sont des portes d’entrée locales où l’on peut (vraiment) agir, même sans trop de temps libre.

D’autres ressources pour aller plus loin

Ce qui ressort, c’est que Strasbourg fait partie des villes pionnières qui traduisent leurs grandes ambitions climatiques par des dizaines de micro-changements concrets, parfois visibles au coin de la rue, parfois encore invisibles. L’important, c’est de s’en saisir à notre échelle, et de ne pas hésiter à partager quand on découvre une nouvelle initiative : c’est souvent ainsi que de petits gestes deviennent collectifs.

En savoir plus à ce sujet :