De Strasbourg à Fribourg : une frontière… ou un terrain de jeu pour la transition ?

On s’imagine souvent les frontières comme des lignes qui séparent, qui coupent. Mais sur le Rhin, entre Strasbourg et Fribourg-en-Brisgau, la réalité, c’est tout l’inverse. Ici, le fleuve rassemble autant qu’il divise, et il dessine chaque jour le visage d’une coopération climatique très concrète, faite de discussions, de chantiers partagés, et parfois de belles surprises.

Vous avez peut-être déjà entendu Fribourg surnommée "la capitale verte de l’Allemagne" : ville pionnière du solaire, bastion des pistes cyclables, anciennes casernes devenues quartiers durables… Bref, de quoi donner quelques complexes à nous autres Strasbourgeois. Mais j’ai voulu savoir : qu'est-ce qu’on fait, ensemble, pour la planète, entre nos deux rives ? Franchement, ce n’est pas que sur le papier !

Petit panorama : Strasbourg et Fribourg, deux villes jumelles… et rivales écologiques

Déjà, pour situer : Fribourg, c’est 232 000 habitants, Strasbourg 290 000. On partage un climat proche, on est à 87 km l’une de l’autre (un Intercités direct, si la SNCF le veut bien). Et on appartient toutes les deux à la “Région Métropolitaine Trinationale du Rhin Supérieur” – un club qui réunit collectivités françaises, allemandes et suisses autour des enjeux climatiques, de l’énergie et de la mobilité.

Les deux villes se piquent régulièrement la vedette sur la scène écologique :

  • Fribourg : Plus de 400 toits d’immeubles publics couverts de panneaux solaires, 64% des déplacements domicile-travail à vélo, tram ou à pied (source : Ville de Fribourg, 2022).
  • Strasbourg : Première ville cyclable de France, label “Territoire à énergie positive”, 16 lignes de tram et de bus à haut niveau de service, et plus de 3 000 logements rénovés en basse consommation ces dix dernières années (Eurométropole de Strasbourg, 2023).

Mais au-delà de la comparaison, ce qui m'intéresse, c’est le terrain d'action commun, tout ce qui se construit ensemble. J’ai donc pris mon sac à dos pour découvrir ce qui se trame entre voisins.

L’Alliance du Rhin : coopération officielle et expérimentation à ciel ouvert

Au cœur de l’histoire, il y a l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau : un groupement unique entre la France et l’Allemagne, qui fédère plus d’un million d’habitants de part et d’autre du Rhin pour des projets communs (mobilité, climat, culture…). Côté Fribourg, la coopération prend aussi la forme de groupes de travail transfrontaliers et de réseaux d’experts.

Quelques focus sur les collaborations les plus inspirantes :

1. L’énergie : échanges et production renouvelable… à l’échelle du fleuve

  • Hydroélectricité et géothermie partagée Tout le monde connaît la centrale hydroélectrique de Fessenheim, mais plus discret : Strasbourg et Fribourg coopèrent sur la production et le partage d’énergies renouvelables. Par exemple, l’expérimentation autour de la "géothermie profonde" à Rittershoffen (près d’Haguenau) implique des échanges de savoir-faire germano-français, pilotés par des centres de recherche comme l’IFPEN (France) et le Fraunhofer-Institut (Allemagne). Chiffre à retenir : Plus de 20% de la consommation électrique de Strasbourg vient de sources renouvelables locales (Eurométropole, 2022), et côté Fribourg, le “Stadtwerke Freiburg” (régie municipale) revendique 50% d’électricité verte distribuée.
  • Projets de quartiers passifs “modèle Fribourg”, inspiration transfrontalière Le quartier Vauban, emblème à Fribourg, inspire des projets à Strasbourg comme la “Ville à énergie positive” au Port du Rhin. Les échanges d’architectes et de bailleurs sociaux sont organisés, et les visites croisées sont fréquentes : la “Semaine de l’Habitat durable” à Strasbourg invite régulièrement des équipes fribourgeoises sur des chantiers ouverts.

Ressource utile : Programme Energie Climat Eurodistrict

2. Mobilité : du vélo… mais aussi des rails

  • VéloRhina Ce n’est pas qu’une piste cyclable de plus : le projet VéloRhina trace une “véloroute” transfrontalière entre Strasbourg et Fribourg (179 km, le long du Rhin), financée en partie par l’Union européenne. Le but ? Faciliter le vélo du quotidien, pas juste les balades d’été. Des parkings à vélos, des bornes de réparation et informations bilingues ont fleuri le long du tracé.
  • Tram-train : rêve partagé, réalité à affiner On en parle depuis longtemps : un tram pour relier Strasbourg non seulement à Kehl, mais aussi jusqu'à Offenbourg, voire Fribourg ! Pour l’instant, le tram D s’arrête à Kehl (et c’est déjà une première en France !), mais des études sont en cours côté allemand pour aller plus loin vers le Sud. Les obstacles ? Réglementations différentes, coûts élevés, et volonté politique fluctuante… Mais la question avance !

Ressource utile : Les mobilités durables dans l’Eurodistrict

3. Adaptation et biodiversité : la nature, bien plus forte que la frontière

  • Bande verte rhénane Le “Bündnis für den Grünen Korridor am Rhein”, autrement dit la bande verte le long du Rhin, rassemble ingénieurs, naturalistes, agriculteurs et associations françaises et allemandes. Objectif : préserver une continuité écologique de 9250 hectares d’espaces naturels sur les deux rives, avec des chantiers chaque année pour restaurer berges, zones humides et forêts alluviales.
  • Pollinisateurs, agriculture et crues Les agressions climatiques n’ont pas de passeport : les crues, la canicule, la pression urbaine… Pour y répondre, des programmes communs sur les pollinisateurs (abeilles sauvages, papillons), mais aussi des groupes techniques franco-germaniques pour anticiper les épisodes de crues et les sécheresses, outillés par l'Agence de l’Eau Rhin-Meuse. Chiffre à retenir : Plus de 1,5 million d’euros sont consacrés chaque année aux chantiers de restauration écologique du couloir rhénan sur le secteur Strasbourg-Fribourg (source : Eurodistrict, 2023).

Ressource utile : Zones humides transfrontalières du Rhin (dossier Ramsar)

Quand la citoyenneté s’en mêle : éducation, culture, partenariats associatifs

Les grandes institutions, c’est bien, mais ce qui m’a le plus frappée, ce sont les initiatives citoyennes transfrontalières. On parle souvent d’Europe “par le haut”, mais ici le changement climatique se joue aussi “par le bas”, grâce aux habitantes et habitants qui n’hésitent pas à traverser le pont pour s’inspirer… ou se donner des coups de main.

  • Jumelages scolaires et classes vertes De Strasbourg à Fribourg, des écoles comme la Européenne de la Robertsau et la Waldschule de Fribourg organisent tous les ans des échanges : projets potagers, concours de récup’, ateliers scientifiques sur la biodiversité du Rhin, comparaisons de menus de cantine plus verts… À chaque fois, de petits défis sont lancés (“qui consomme le moins de plastique cette semaine ?”) – et ce genre de challenge, croyez-moi, booste vraiment l’engagement des élèves.
  • Rencontres associatives et festivals climat Plus discret mais tout aussi solide : des réseaux d’associations (AMAP, vélo-écoles, repair cafés…) coopèrent pour organiser des événements communs. Le Festival “RhineCleanUp” en septembre réunit chaque année jusqu’à 15 000 bénévoles sur près de 1000 km de berges du Rhin, de Bâle à Rotterdam. Strasbourg, Kehl, Fribourg : tout le monde s’y retrouve, sacs-poubelle sous le bras ! (Source : RhineCleanUp, 2023)

3 choses à tester ou à faire si vous voulez devenir acteur·rice de cette coopération :

  • S’inscrire à la véloroute Strasbourg-Fribourg (infos sur veloroute-rhin.eu).
  • Participer à la prochaine journée CleanUp du Rhin (toutes les infos sur le site du collectif RhineCleanUp).
  • Visiter lors des Portes ouvertes les projets d’habitat ou d’énergie partagés des deux villes (agendas souvent disponibles sur les sites de chaque mairie).

Ce qui coince (oui, ça arrive !) et les pistes pour demain

Tout n’est pas rose. Réglementations différentes, barrières de la langue (oui, encore en 2024 !), budgets parfois compliqués à aligner… Et puis il y a les “grandes” coopérations qui peinent à devenir réalités vécues : je pense notamment au tram transfrontalier qui tarde, ou à l’interconnexion électrique/ferroviaire encore bien imparfaite.

Mais ce que je retiens, c’est l’agilité des acteurs locaux : quand un projet bloque côté institution, il rebondit souvent via une asso, un collectif ou un lycée. Chacune des deux villes a aussi ses propres atouts à apporter à la table : Fribourg, laboratoire solaire et logement, Strasbourg, reine du vélo urbain et de la diversification agricole urbaine (60 ha d’agriculture de circuit court dans la ceinture verte !).

Et la demande citoyenne, elle, ne faiblit pas : le baromètre “Klima-Bürgerdialog” d’avril 2023 affichait que plus de 75% des Strasbourgeois et Fribourgeois souhaitent “davantage de projets communs sur le climat et la transition” (source : Eurodistrict).

Et maintenant ? Vers une “méga-métropole verte” du Rhin supérieur ?

L’idée fait doucement son chemin : Strasbourg, Fribourg, Kehl, Offenbourg… et même Bâle, rêveraient d’une sorte de grand territoire modèle pour le climat, où chaque expérience locale inspirerait ses voisines. Ce n’est pas (encore) une méga-structure, mais déjà un laboratoire en temps réel.

Pour nous habitants, ça se traduit comment ? Moins de voitures, plus d’espace vert, de nouvelles pistes cyclables, et peut-être demain des énergies vraiment partagées, voire une monnaie locale transfrontalière tournée vers la transition (si vous voulez creuser : “Der Rheingroschen” à Fribourg, “Stück” à Strasbourg).

À suivre… ou plutôt à vivre, car ici sur la rive du Rhin, la coopération verte, ça n’a rien d’abstrait : c’est un peu chaque jour, sur un pont, dans un jardin partagé, ou dans la façon dont on s’inspire de nos voisines d’outre-Rhin !

Sources principales : Ville de Strasbourg (strasbourg.eu), Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, Ville de Fribourg (freiburg.de), Agence de l’Eau Rhin-Meuse, RhineCleanUp, Institut Fraunhofer, Interreg Rhin Supérieur, Ramsar, Baromètre Klima-Bürgerdialog.

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