Un samedi pas comme les autres dans ma ville

Samedi dernier, j'avais prévu de profiter d'une balade le long des quais — un vrai luxe quand on habite à Strasbourg. Sauf qu’en chemin, devant une zone d’activité du Port du Rhin, je me suis retrouvée nez-à-nez avec des camions, des cargos, et cette odeur un peu âpre qui rappelle que notre jolie ville, malgré ses ponts fleuris et ses marchés, est aussi un nœud économique. Voilà qui m’a donné envie de creuser : chez nous, à Strasbourg, quels sont les secteurs qui font grimper la pollution ? Où se cachent vraiment, derrière les façades pastel et les vélos, les gros émetteurs de CO2 ?

Petit spoiler : il n’y a pas qu’à Paris ou dans les grandes métropoles “usines” que la question se pose. À Strasbourg aussi, la transition passe par une prise de conscience précise, chiffrée, de ce qui pèse vraiment lourd sur le climat. Et ce n’est pas toujours ce qu’on croit !

Secteur par secteur : qui pollue le plus à Strasbourg ?

Rassurez-vous, je ne vais pas sortir des courbes façon rapport du GIEC (le plus grand groupe d’experts internationaux sur le climat). Mais un minimum de chiffres, c’est précieux quand on veut s’y retrouver — et surtout, agir là où ça compte.

La mobilité, premier poste d’émissions

Commençons par ce qui saute aux yeux (et parfois au nez) : les transports. Ici comme ailleurs, c’est un mastodonte pour le climat. Selon les données publiées par l’Eurométropole de Strasbourg dans son Bilan Carbone 2021 (source), la mobilité représente environ 40 % des émissions locales de gaz à effet de serre.

  • La voiture individuelle est le premier contributeur, notamment pour les trajets domicile-travail : le périurbain et les communes voisines restent très dépendants de la voiture.
  • Les poids lourds et camions liés aux activités portuaires et logistiques pèsent aussi dans la balance, surtout autour du Port du Rhin et de l’Autoroute A35.
  • Le transport aérien (grâce ou à cause de l’aéroport d’Entzheim) a un impact non négligeable, même s’il pèse moins localement que la route.

La bonne nouvelle ? Strasbourg, pionnière du tram et du vélo, a réussi à faire baisser la part de la voiture depuis dix ans. Mais le chemin reste long : une récente étude Air Climat Strasbourg (2023) montre encore un dépassement des normes européennes de qualité de l’air sur plusieurs axes (notamment boulevard Wilson et place de Haguenau).

L’industrie et la logistique lourde : l’ombre du Port du Rhin

Là, c’est le secteur qui, à mon avis, est le moins visible pour les habitants hors du quartier — mais probablement le plus impressionnant une fois qu’on y met les pieds. Plus de 300 entreprises (chimie, ciment, métallurgie, agroalimentaire…) y sont installées. Côté chiffres, le Port du Rhin pèse à lui seul plus de 20 % des émissions totales de CO2 de la ville (Port Autonome de Strasbourg, 2024).

  • Le ciment (Holcim, HeidelbergCement) : production très gourmande en énergie, encore largement carbonée.
  • Industrie chimique (comme BASF) et sous-traitance : émissions de gaz à effet de serre et polluants atmosphériques.
  • Traitement des déchets : incinérations, enfouissement — même si l’Eurométropole est engagée dans une démarche de réduction à la source, nous en produisons encore beaucoup.

Anecdote : lors de mon passage en juin 2023 avec un petit groupe d’activistes, on a pu discuter avec une salariée qui ne cachait ni sa fierté (la filière fait vivre des centaines de foyers), ni sa conscience du problème : “On innove, mais on part de loin…”.

Bâtiment et chauffage : tout neufs, pas si verts ?

On entend souvent dire que Strasbourg est un laboratoire de l’habitat durable (ce qui est vrai à travers les cohabitats et projets comme la Maison Éco à la Meinau !). Mais il ne faut pas oublier que le secteur du bâtiment pèse environ 30 % des émissions locales, notamment à cause du chauffage (Bilan PCAET 2021).

  • Le chauffage urbain : même en partie alimenté par la biomasse (bois, pellets), il reste dépendant du gaz naturel.
  • Les logements anciens restent nombreux : beaucoup sont mal isolés et très énergivores.
  • L’immobilier tertiaire (bureaux, commerces, hôpitaux) consomme énormément d’électricité et de chauffage, en particulier sur l’axe Strasbourg-Kehl.

Il faut savoir qu’en hiver, lors des pics de consommation, plus de la moitié du gaz consommé à Strasbourg sert uniquement au chauffage résidentiel !

Consommation et services : les secteurs invisibles

Plus surprenant peut-être, parce qu’on pense rarement à les pointer du doigt : la restauration, la grande distribution et tout ce qui tourne autour de l’événementiel (les salons, congrès, foires). Leur part dans les émissions est moins massive (environ 5 à 10 %), mais loin d’être anodine, car souvent liée à l’électricité et au transport.

  • Le marché de Noël, par exemple, attire plus de deux millions de visiteurs chaque année : ça fait du monde à loger, à nourrir, à déplacer !
  • La grande distribution structure aussi beaucoup la logistique des camions et livraisons, même pour les produits locaux.

Point d’attention : la restauration rapide (et même certains restaurants typiques) mise encore beaucoup sur le jetable et les produits importés, ce qui alourdit leur bilan carbone.

Comparer pour mieux agir : Strasbourg et les autres villes

Le grand jeu, ces temps-ci, c’est de comparer nos chiffres en local avec ceux des grands centres urbains français — Lyon, Lille, Bordeaux. Eh bien, Strasbourg fait partie des “bonnes élèves” en matière de part modale vélo (plus de 16 % des déplacements quotidiens selon l’ONG Vélo & Territoires, 2023), mais reste dans la moyenne des grandes villes pour le duo transports/industrie.

  • Lyon ou Lille se distinguent par leur énorme parc industriel ou la place du fret ferroviaire, alors que Strasbourg partage avec Bordeaux une forte présence du secteur tertiaire (banques, assurances, institutions européennes).
  • L’innovation est visible ici : réseau tram-train récent, développement des circuits courts, soutien des communes à la rénovation énergétique via Soliha, ALEC ou Habiter Durable.
  • Mais, on reste dépendants de l’extérieur pour beaucoup de matières premières, ce qui ajoute une part invisible (ce qu’on appelle le contenu carbone “importé”).

Moins d’émissions, plus de liens : les initiatives locales qui changent la donne

Rassurez-vous, tout n’est pas gris sur la ligne d’horizon ! Ce qui me bluffe toujours, c’est le nombre d’associations, de collectifs, d’entreprises qui se retroussent les manches pour inverser la tendance, chacun à son échelle.

  • Citiz et la Loco-Vélo (auto-partage et vélo en location) font baisser la pression auto en centre-ville.
  • La coopérative ÉS déploie déjà plus de 100 km de réseaux de chaleur bas carbone et accélère sur la géothermie profonde (un chantier surveillé, mais prometteur).
  • Quelques écoles pilotes (filière EDD — Éducation au Développement Durable) et cantines qui misent sur le bio, le local et le zéro déchet.
  • Agro&Co et les Jardins de la Montagne Verte, qui développent le maraîchage bio en zone périurbaine et alimentent la restauration collective.

L’idée ? Pas jouer solo face au mastodonte industriel, mais multiplier les petites bifurcations collectives. Franchement, certaines sont à portée de main dans la vie quotidienne :

  • privilégier les mobilités douces (à pied, à vélo, ou en tram)
  • soutenir les circuits courts et commerces engagés (marché du Neudorf, biocoops, AMAP)
  • participer à une fresque du climat ou un atelier de quartier sur l’énergie

Parce que oui, à Strasbourg, le tissu associatif est costaud — et c’est notre force.

Des ressources pour aller plus loin

Ouvrons l’œil, et pas seulement sur notre empreinte…

Au fond, ce que je retiens de cette plongée dans les coulisses du bilan carbone local, c’est que derrière chaque statistique, il y a un choix de société. On veut tous respirer un air plus sain, garder nos forêts et jardins vivants, mais on n’a pas toujours idée de l’impact précis des rouages économiques autour de nous.

Pour autant, ces chiffres ne sont pas une fatalité. Ils donnent des cap : on sait désormais où agir en priorité (mobilité, industrie lourde, rénovation énergétique…). Et rien ne nous empêche d’en faire un sujet d’échanges, de débats, et pourquoi pas d’engagement citoyen — que ce soit autour d’un café à la Krutenau, d’une balade sur les quais, ou d’un chantier participatif dans son quartier.

Parce qu’à Strasbourg, la transition, ce ne sont pas que des grands mots. Ce sont des tentatives, des coups de cœur, des essais, parfois des erreurs, mais surtout un mouvement vivant, qui ne demande qu’à grossir. Alors, qui vient creuser un peu plus avec moi ?

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