Un sigle, des coulisses : le PCAET version alsacienne

Promis, on ne va pas noyer tout le monde sous des sigles… Mais impossible d’y couper en parlant de transition locale : le PCAET, c’est le Plan Climat Air Énergie Territorial. Ce document, obligatoire pour toutes les intercommunalités de plus de 20 000 habitants, dessine la feuille de route pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mieux respirer, consommer moins (et mieux) l’énergie… bref, rendre nos quartiers un peu plus respirables à horizon 2030-2050 (Ministère de la Transition Écologique).

Dans l’Eurométropole de Strasbourg, ça ne se passe pas qu’en réunions d’experts. Un PCAET, ici, c’est plus de 150 pages de diagnostics, dizaines de réunions publiques, ateliers citoyens et — ce qui nous intéresse aujourd’hui — une vraie question : comment savoir si on progresse ?

De quoi on parle, exactement ? Les grandes cibles du PCAET local

  • Baisse de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990, la fameuse année de référence européenne).
  • Multiplier par deux la production d’énergie renouvelable sur le territoire (d’ici 2030, toujours).
  • Diminuer la consommation énergétique de 20 % sur la même période.
  • Améliorer la qualité de l’air : objectif “air sain” autour des écoles, du centre-ville, etc.

Toutes ces belles promesses, on les retrouve dans le PCAET voté en Conseil de l’Eurométropole en octobre 2019 (Eurométropole de Strasbourg, rubrique PCAET).

Rentrons dans le concret : comment on mesure tout ça ?

Des indicateurs, minute-papillon !

La clé, ce sont des indicateurs de suivi. À Strasbourg, il y en a plus d’une cinquantaine qui jalonnent la progression de chaque engagement : tonnes équivalent CO2 évitées, nombre de foyers raccordés à la chaleur urbaine, rénovation énergétique, volumes de déchets collectés, part du vélo dans les déplacements, qualité de l’air devant les écoles… Pour n’en citer que quelques-uns.

  • La “base GHG” (GreenHouse Gases) : c’est l’outil principal pour mesurer les émissions (données brutes collectées par l’Ademe et la Métropole).
  • Des campagnes de mesure “in situ” : stations Air-Alsace pour l’air, capteurs temporaires dans les écoles ou avenue des Vosges, suivis d’échantillonnage…
  • Les réseaux de chaleur : le taux de raccordement est suivi de très près, avec des bilans annuels publiés.
  • Enquêtes mobilité tous les 3-4 ans : combien de personnes prennent leur vélo vraiment ? La part modale augmente-t-elle vraiment ?
  • Rénovation énergétique : nombre de logements rénovés/an (données Energies Strasbourg, Ademe).

L’objectif, c’est d’avoir un tableau de bord à jour tous les deux ans (c’est la règle officielle). Mais soyons lucides : tout ne bouge pas aussi vite entre deux relevés.

Le chiffre qui (parfois) fait mal… et qui rassure parfois aussi

Voici quelques données récentes, tirées du dernier “Bilan PCAET de l’Eurométropole” (session 2023-2024, chiffres transmis par la collectivité sur demande) :

  • Émissions de GES (gaz à effet de serre): -23 % entre 1990 et 2021, alors que l’objectif 2030 est de -40 %.
  • Consommation énergétique du territoire : environ -10 % depuis 2010, malgré une population en hausse.
  • Production locale d’énergies renouvelables : progression de +18 % sur les cinq dernières années, grâce au biogaz, au photovoltaïque en toitures, et au développement du réseau de chaleur (cf. Energy Cities).
  • Qualité de l’air : baisse de 27 % des dépassements de particules dans l’hyper-centre depuis 2017 (source : Atmo Grand Est)
  • Mobilité : la part du vélo atteint 16 % dans Strasbourg intra-muros, mais plafonne à 6 % côté Schiltigheim/Illkirch.

Il reste du chemin… mais les courbes ont changé de trajectoire, et ça, ce n’est pas juste des chiffres, c’est quelque chose qu’on ressent.

Les vrais défis de la mesure sur le terrain

Pourquoi ça a l’air “simple”, mais en vrai c’est galère ?

  • Les délais de production de données : il faut souvent 18 à 24 mois pour avoir les résultats consolidés — ex : l’année 2022 sera vraiment analysée fin 2023-début 2024.
  • Problème de “frontières” : quand on prend en compte les trajets domicile-travail, tous les pendulaires qui vivent hors Eurométropole mais travaillent ici, ou inversement : ça biaise parfois les résultats.
  • Qui “possède” les données ? : parfois, entre la Ville, l’Eurométropole, les communes membres, la Région, l’État… impossible de recouper sans jouer au détective.
  • Effet COVID : on ne va pas se mentir, les années 2020-2021 ne ressemblent à rien de connu côté mobilité/émissions… il faudra intégrer ces anomalies dans les analyses futures.

Petite anecdote : lors d’une réunion publique à la Maison Citoyenne, quartier Neudorf, en novembre 2023, j’ai vu passer une “carte de chaleur” en direct sur la pollution de l’air… Certains habitants se sont étonnés que leur rue soit classée “très exposée” alors qu’ils n’avaient jamais ressenti de gêne. L’ingénieure du service Climat a expliqué : “Parce que les capteurs prennent l’ensemble du croisement, pas juste ce tronçon. Et la pollution ne se ‘voit’ pas forcément.”

Du pilotage au partage : comment l’Eurométropole communique sur les avancées ?

Parlons transparence. Jusqu’en 2019, le suivi du PCAET restait plutôt technique, réservé aux initiés (et à quelques associations vigilantes, comme Alsace Nature). Mais depuis 2020, cap sur la participation citoyenne et le droit d’accès aux données environnementales.

  • Les bilans annuels sont disponibles en ligne, parfois sur des pages un peu planquées, mais on y arrive via le site de l’Eurométropole.
  • Des “ateliers citoyens PCAET” ont réuni, à ce jour, plus de 400 participants pour discuter des priorités ou alerter sur des points aveugles (zones industrielles, aéroports…).
  • Des permanences Climat, tous les 2e jeudis du mois dans plusieurs quartiers, pour “décoder” les chiffres ou demander où en est UNE action de terrain (par exemple, les arbres rue Boecklin, le nouveau composteur place Sainte-Aurélie…)
  • Plateforme “Open data Strasbourg” : jeu de données brut pour les plus geeks, accessible sur data.strasbourg.eu

Des limites, mais aussi des victoires très locales

Le suivi du PCAET tend à s’affiner, mais il existe des zones grises :

  • Le “poids invisible” du numérique, difficile à intégrer car nos usages ne s’arrêtent pas à la frontière de l’Eurométropole.
  • Le reporting volontaire d’actions associatives, parfois oubliées dans les chiffres globaux alors qu’elles déplacent des montagnes sur l’énergie citoyenne (cf. Centrale Villageoise du Kochersberg pour le solaire participatif).
  • Le lien social : pas évident de “quantifier” la création de lien, la solidarité, la confiance… Et pourtant, c’est le secret de la dynamique locale.

Quelques exemples vraiment concrets

  • À la Krutenau, la ressourcerie “Le Cœur du Réemploi” a évité plus de 50 tonnes de déchets en 2023… Mais cela ne figure pas (encore) sur les tableaux officiels du PCAET.
  • Le Neuhof a testé une opération “école zéro déchet” sur 12 mois, avec près de 75 % de réduction sur le poids des collectes devant l’école Gustave Doré (source : fiche projet PCAET 2022).
  • Plaine des Bouchers : premiers panneaux solaires collectifs installés par un collectif d’habitants, en partenariat avec Enercoop — un projet né en dehors du plan initial, aujourd’hui intégré dans le reporting climat de l’Eurométropole.

Et demain : petit guide pour s’en mêler à son échelle

  • Repérer le tableau de bord du PCAET : il est mis à jour chaque année sur strasbourg.eu/pcaet, avec les derniers chiffres consultables (attention, parfois il faut “cliquer à droite”, ce n’est pas toujours mis en avant…).
  • Participer à un atelier public (agenda publié tous les six mois) : l’occasion d’avoir le fin mot sur “est-ce que dans MON quartier le PCAET bouge ?”
  • Interroger les élus, mais aussi les techniciens “climat” : un mail, une question à une permanence, c’est souvent l’occasion d’avoir les vraies infos locales.
  • Se lancer dans une initiative complémentaire (compost, réparation, autoconsommation solaire). Avant, notez bien les volumes, les usages… tout ce qui aidera le suivi collectif.
  • Partager ses expériences sur le site Open Data (section “données citoyennes”) : même une action à trois, dans un immeuble, peut inspirer et compter.

La transition se lit dans les chiffres, mais elle se vit surtout collectivement. Derrière chaque % gagné ou perdu, il y a des habitants, des associations, des enseignants, des jardiniers, des familles qui s’activent sur le terrain. La mesure, elle progresse aussi grâce à eux — et à nous tous.

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