Un samedi matin pas comme les autres, sur les quais de Strasbourg

8h45, quai des Bateliers. Pas de marché bio aujourd’hui, mais une bonne trentaine d’habitants — des étudiants, des familles, un retraité avec sa canne et même deux ados que je reconnais du lycée du coin — rassemblés autour d’une grande bâche. Devant eux : des gants, des sacs poubelle colorés, quelques pinces et un lot d’éco-cups siglés “Robertsau propre”. L’objectif du jour ? Sillonner les berges et les abords de la Krutenau pour ramasser tout ce que la ville a laissé s’accumuler ou que le vent a charrié.

Au fil des rues, on croise les regards un peu gênés de ceux qui n’osent pas (encore) se joindre à nous. Mais très vite, quelques passants demandent à quoi on joue. La barrière tombe, les histoires commencent : “Ah, la semaine dernière, j’ai vu trois canettes coincées dans le square” ; “D’ailleurs, qui gère les poubelles par ici ?” ; “On se revoit samedi prochain ?”

C’est ça, le ramassage collectif dans une ville comme Strasbourg : bien plus qu’une corvée, c’est un vrai prétexte à la rencontre… et une façon très concrète d’habiter sa ville différemment.

Pourquoi ramasser ? Plus qu’un simple coup de balai collectif

Ce n’est pas le ramassage qui fera disparaître tout le plastique de nos rues, ni qui changera du jour au lendemain la consommation de déchets en France (chiffre clé : chaque Français produit en moyenne 513 kg d’ordures ménagères par an, source : Ademe 2022). Mais ramasser, c’est rendre visible ce qui, d’habitude, reste caché sous les buissons ou le long du tram.

Et surtout, c’est faire émerger une communauté de voisins qui partage une préoccupation très concrète : le cadre de vie immédiat, là où on vit, joue, traverse chaque jour.

  • Lutter contre le sentiment d’impuissance : on agit, ici et maintenant.
  • Sensibiliser au quotidien (à chaque collecte, je vois passer des mômes tout fiers de ramasser les déchets devant la cour de récré !)
  • Mettre la main à la pâte, en compagnie de personnes qu’on n’aurait peut-être jamais croisées autrement.

Un sondage IPSOS réalisé en 2023 pour le World Cleanup Day indique que 62 % des Français interrogés ont déjà participé, même ponctuellement, à une action de propreté (source : IPSOS, https://www.ipsos.com/fr-fr/pourquoi-les-francais-se-mobilisent-pour-la-proprete). Ce chiffre, ce n’est pas rien : il montre que le ramassage, ce n’est pas qu’une mode ou un “plan B” pour bobos, mais une réalité collective.

Ramasser, c’est voir la ville autrement — et la comprendre

Il y a une chose qui revient souvent chez celles et ceux qui ont testé le ramassage : on ne regarde plus jamais les rues de la même façon. On se surprend à scruter entre deux bacs à fleurs, à repérer la micro-pollution là où on ne l’aurait pas imaginée.

  • Les mégots : en France, 30 milliards de mégots sont jetés chaque année (Le Monde, 2023). Les collectes dans le quartier Gare ou sur la place des Halles sont systématiquement marquées par des sachets entiers ramassés… et quelques fous rires devant l’absurdité de la chose.
  • Le plastique de l’apéro : gobelets, pailles, emballages, c’est l’effet “place Kléber l’été”. Toutes ces trouvailles rappellent à chaque participant d’où provient vraiment la majorité des déchets sauvages.
  • Les objets insolites : vélo rouillé, trottinette éclatée, chaussure solitaire… Ce sont ces ramassages qui font souvent naître les conversations les plus drôles sur le recyclage et la récupération.

Dans tous les quartiers, de la Robertsau aux rives du Rhin, le constat se confirme : la pollution urbaine n’est pas réservée à “certains coins”. Elle est éparse, elle va et vient, elle concerne tout le monde.

Ramasser, c’est apprendre la ville par le bas, par le quotidien. C’est aussi pointer les aménagements bancals (poubelles trop petites ou mal situées, manque de cendriers, absence de composteurs publics) et nourrir le dialogue avec la mairie ou l’Eurométropole. Ça, franchement, ça fait progresser la démocratie locale.

Derrière l’action, une contagion citoyenne et joyeuse

Il y a cinq ans, à Strasbourg, les collectifs type “Robertsau Propre” ou “Neudorf en transition” rassemblaient 10 à 15 personnes maximum. Aujourd’hui, pour le World Cleanup Day, il n’est pas rare de voir 200 à 300 volontaires dans différents bouts de la ville (source Eurométropole, service Déchets).

Ce n’est pas qu’une question d’échelle, c’est aussi une question d’élan. Beaucoup de groupes se montent de façon totalement spontanée : une affichette dans un hall d’immeuble, un post Facebook relayé par une association de parents d'élèves, ou encore une boucle WhatsApp montée entre voisins.

  • Des écoles lancent leur propre ramassage mensuel devant les portails le vendredi à la sortie des classes.
  • Des commerçants proposent ponctuellement des réductions à celles et ceux qui reviennent les bras chargés de détritus (opération “café suspendu + ramassage” au Snack Frais, rue du Faubourg-de-Pierre).
  • Les bailleurs sociaux prêtent du matériel de nettoyage aux locataires qui veulent organiser une session sur leur palier.

Ce sont ces petites idées, modestes et locales, qui créent une vraie dynamique de quartier.

Un levier d’action collective… et d’influence politique

L’effet boule de neige ne s’arrête pas là. Dans plusieurs quartiers strasbourgeois (comme à la Meinau ou au Neuhof), les collectes citoyennes ont permis de faire remonter des besoins très précis lors des conseils de quartier ou via les budgets participatifs.

  • Installation de nouveaux mobiliers urbains (poubelles, bancs, cendriers de rue).
  • Création de zones de compostage collectif en pied d’immeuble.
  • Signalement de points noirs pour la collecte et l’entretien public (accumulation au niveau des arrêts de tram, décharges sauvages le long des axes cyclables…)

L’administration, souvent jugée lointaine ou peu réactive, se trouve ainsi interpellée autrement : non pas sur des “doléances générales” mais sur des faits très concrets, documentés, cartographiés collectivement. Petit à petit, cela encourage la mutualisation des outils (la mairie prête des pinces et des sacs) et l’adaptation des politiques de propreté en fonction des retours du terrain.

À noter : la Ville de Strasbourg a lancé fin 2022 une plateforme de signalement en ligne pour les points noirs, qui s’appuie directement sur les retours d’habitants ayant participé à des ramassages (source : https://strasbourg.eu/signalement-ville).

Des effets positifs qui dépassent la propreté

Les bénéfices ne sont pas qu’environnementaux. Ramasser les déchets ensemble, c’est aussi :

  • Renforcer la convivialité : chaque session se termine souvent par une discussion, un café, un goûter partagé devant la salle paroissiale ou sur un banc public.
  • Sentiment de bien-être : en rendant leur environnement plus propre, les habitants se sentent plus fiers, moins résignés… et ça se voit : graffiti diminuent, dépôts sauvages reculent, les enfants chassent les papiers sur le chemin de l’école.
  • Transmission intergénérationnelle : très régulièrement, des jeunes partagent leurs astuces (tri, mini-challenge zéro déchet) avec les plus âgés, et inversement on découvre des anecdotes sur le passé du quartier (“avant, il y avait des fontaines à chaque coin de rue !”).

Un rapport publié par l’Ademe en 2023 montre que les villes où les actions de ce type sont fréquentes enregistrent une baisse de 10 à 20 % des dépôts sauvages dans les mois qui suivent leur lancement (source : Ademe, “Lutte contre les dépôts sauvages”, 2023).

D’accord, mais… ça tient dans le temps ?

La principale question : est-ce vraiment efficace, ou bien tout revient-il “comme avant” ? Il y a ici deux réalités :

  • En l’absence de relais (associations, collèges, commerçants), l’effet “ville propre” s’estompe parfois au bout de quelques semaines, surtout dans les zones très passantes.
  • Mais dans les quartiers où le ramassage est devenu un rituel (par exemple chaque premier samedi du mois à la Krutenau, ou chaque printemps à la Cerisaie), le “niveau de propreté” est durablement supérieur, et le déclic citoyen reste présent même quand les groupes sont moins nombreux.

L’expérience à Strasbourg rejoint celle de bien d’autres villes proches : à Sélestat, lors de “l’Opération Ville Propre”, plus de 850 kg de déchets ont été collectés en deux heures, mais ce sont surtout les nouveaux liens tissés entre associations, familles et commerçants qui perdurent, bien après la disparition des sacs poubelles (source : DNA, mars 2023).

Quelques astuces pour se lancer (et persévérer)

  • Y aller à plusieurs : seule, la motivation flanche vite. À deux ou trois, c’est tout de suite plus sympa et visible.
  • Partager l’info ! Une affiche dans le hall, un mail à l’école, un post sur le groupe Facebook de quartier, ça suffit souvent à lancer la première dynamique.
  • Demander du matériel : la Ville de Strasbourg prête gratuitement pinces, gants et sacs sur simple demande à la Direction de la Voirie/Propreté Urbaine.
  • Valoriser ce qui est fait : une photo de groupe, un “avant/après” sur les réseaux, et hop, le moral grimpe pour la prochaine collecte.
  • Penser au après : un petit moment convivial, même autour d’un thermos, ça change tout.

À lire, à voir, à tenter

À vous de jouer (à votre manière)

Oui, ramasser les déchets ne règle pas tout. Mais c’est un vrai premier pas, à taille humaine, pour changer son rapport à la ville… et donner le ton, autour de soi, dans sa rue, à l’école ou sur les places.

Envie de tenter ? Choisissez une date, un coin de rue, proposez-le à vos voisins ou à votre asso. Et après, partagez votre retour d’expérience : ce sont ces petits bouts d’histoires qui nourrissent la grande transition de Strasbourg… et qui rappellent que, même les bras chargés de sacs, on avance bien plus loin ensemble.

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