Rendez-vous avec le Plan Climat : une histoire (vraiment) locale

J’ai entendu parler du Plan Climat Air Énergie Territorial de l’Eurométropole de Strasbourg (le fameux “PCAET”) pour la première fois entre deux bouchées de navets du Kochersberg, lors d’une réunion de quartier à la Meinau. “Le Plan Climat, c’est le grand plan d’action de la collectivité pour lutter contre le réchauffement, la pollution et baisser notre dépendance aux énergies fossiles”, m’a expliqué Christelle, bénévole dans un collectif de voisins jardiniers. Mais derrière ce sigle un peu barbare et les grandes affiches dans le tram, de quoi parle-t-on vraiment ? À quoi ça ressemble, dans nos rues, cette “transition écologique” orchestrée par la Ville et l’Eurométropole ?

Ici, j’ai eu envie de décortiquer – sans jargon ni prétention – ce fameux Plan Climat, de regarder en face ses objectifs, ses succès, ses limites, et surtout ce que chacun peut y trouver pour s’engager, petits pas ou grandes idées. Parce qu’à Strasbourg, on n’est pas que des rêveurs : on a déjà pas mal retroussé nos manches.

Un cap : devenir neutre en carbone d’ici 2050

D’abord, il faut savoir qu’à l’échelle de la France, toutes les intercommunalités de plus de 20 000 habitants sont obligées depuis la Loi sur la Transition Énergétique (2015) de se doter d’un PCAET. Strasbourg ne fait donc pas exception. Mais l’Eurométropole a mis la barre assez haut : neutralité carbone d’ici 2050. L’objectif ? Zéro émission nette de CO2 liée aux activités locales d’ici un quart de siècle (Source : eurometropole-strasbourg.eu, 2023).

  • Une réduction drastique : -50 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990)
  • Sortie progressive du gaz fossile dans les bâtiments
  • Objectif de 100 % d’énergies renouvelables et de récupération dans l’approvisionnement énergétique de l’agglomération
  • Amélioration de la qualité de l’air (l’un des pires points faibles de la ville, quand on regarde les pics de pollution aux PM10…)

Au passage, sur le territoire de l’Eurométropole, c’est environ 1,2 million de tonnes de CO2 émises chaque année (hors industrie lourde), soit un peu plus de 4 tonnes par habitant en 2020 (Source : Observatoire Climat Grand Est).

Les grands axes : 5 chantiers pour transformer la ville

Maintenant, plongeons dans les cinq axes majeurs du Plan Climat strasbourgeois. J’en ai discuté avec plusieurs acteurs locaux – artisans, élus, associatifs – et tous s’accordent : les slogans, c’est bien, mais sur le terrain, on doit surtout mixer l’ambition et le concret.

1. Mieux respirer : agir pour l’air… sur nos boulevards et dans nos écoles

La qualité de l’air à Strasbourg, c’est un sujet sensible. On a tous croisé ces panonceaux de l’ATMO annonçant “qualité de l’air médiocre”, surtout près des axes comme l’avenue des Vosges ou l’autoroute A35.

  • Zone à Faibles Émissions (ZFE) : ce “périmètre anti-voitures polluantes” mis en place depuis 2022 dans le centre et plusieurs quartiers proches (Koenigshoffen, Neudorf…) interdit petit à petit les véhicules les plus anciens, avec une tolérance pour les riverains jusqu’en 2028. Bonne nouvelle : les bus et camions Crit’Air 5 n’y circulent déjà plus.
  • Actions dans les écoles : près de 75 établissements scolaires équipés de détecteurs de CO2 et purificateurs d’air (Source : Strasbourg.eu, 2023), et des zones de “rues scolaires” piétonnisées à l’arrivée et la sortie des classes (j’ai testé à Sainte-Aurélie, et franchement, ça change l'ambiance)
  • Plantations urbaines : augmentation d’environ 10 000 arbres en cinq ans dans l’Eurométropole, notamment sur les voiries, dans les cours d’école et les parcs en requalification (par exemple, le parc de l’Étoile, un vrai havre de fraîcheur l’été)

Et pour les curieux qui voudraient voir si leur rue est concernée par la ZFE ou repérer les niveaux de pollution en temps réel, ATMO Grand Est propose une carte en ligne actualisée chaque heure : atmo-grandest.eu.

2. Sortir des énergies fossiles, pour de vrai

C’est LE pilier de la transition. À Strasbourg, 60 % des émissions de CO2 viennent encore du chauffage au gaz ou fioul (habitat et tertiaire, Source : PCAET Strasbourg 2022).

  • Réseau de chaleur : grosse accélération : 200 km de réseau et 60 000 logements concernés en 2023, alimenté à plus de 70 % par de l’incinération de déchets et de la biomasse (bois, résidus agricoles). Cela fait de Strasbourg l’un des réseaux les plus “verts” de France, même si le débat sur les incinérateurs reste vif.
  • Panneaux solaires et toitures végétalisées : plus de 90 établissements publics équipés depuis 2018 (écoles, piscines, centres sportifs). Dernière visite en date pour moi ? Le toit de la médiathèque André Malraux, où une installation photovoltaïque alimente en partie l’éclairage.
  • Prime Rénov’ et aides à la rénovation énergétique : Strasbourg propose un accompagnement spécifique, avec la Maison de l’Habitat et de l’Énergie, pour aider les copropriétés à passer à la vitesse supérieure (plus de détails sur le portail local).

Bien sûr, tout n’est pas rose : le taux de rénovation “performante” avance lentement (moins de 1 % du parc chaque année). Mais ce qui marche ici, ce sont les démarches collectives – on compte déjà plus de 30 habitats participatifs engagés dans un mode de vie bas-carbone (notamment à l’Écoquartier Danube).

3. Manger local, soutenir une agriculture urbaine qui fait du bien

Grande évolution du Plan Climat version 2023–2030 : une place renforcée pour la souveraineté alimentaire locale. Parce que, oui, l’alimentation pèse lourd sur notre bilan carbone (jusqu’à 30 % des émissions d’un citadin). Alors Strasbourg met l’accent sur :

  • Paniers, marchés et supermarchés coopératifs : plus de 14 AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), des marchés bio chaque semaine dans quasiment tous les quartiers et un supermarché participatif (Le Beau Lieu, à la gare).
  • Fermes urbaines et jardins partagés : en 2023, plus de 200 jardins partagés décomptés par la Ville. J’en ai visité quelques-uns : à la Robertsau, des seniors et des écoliers cultivent côte à côte des framboisiers et de la ciboulette, le tout sans pesticides. Sur les toits (notamment au centre administratif), la production alimente de petites cantines de quartier.
  • Restauration collective durable : la Ville s’est engagée à 50 % de bio/local dans les cantines d’ici 2026. Déjà, sur les 130 écoles publiques, près de 60 % servent des menus à forte composante locale (Source : Eurométropole de Strasbourg).

Petite astuce : si le compost vous tente, sachez que la carte des composts collectifs (une trentaine sur Strasbourg) est en accès libre sur le site Compostons (compostons.org). Ambiance conviviale garantie, y compris pour les débutants.

4. Réapprendre à se déplacer : moins polluer, plus relier

On ne va pas se mentir : à Strasbourg, la mobilité fait débat. Entre le vélo en essor et les bus/tram parfois saturés, pas toujours simple de garder le cap. Mais le Plan Climat a posé plusieurs pierres solides :

  • Le vélo roi : Strasbourg confirme son statut de première “ville cyclable” de France, avec 640 km de pistes et bandes cyclables en comptant les périphéries (et plus de 110 km créés depuis 2019, Source : association CADR67). L’objectif du Plan Climat : monter à 16 % des déplacements à vélo d’ici 2030 (contre 11,4 % aujourd’hui).
  • Transport en commun élargi : prolongement des lignes de tram jusqu’à la frontière allemande (Kehl) et vers de nouveaux quartiers ; nouveaux bus à haut niveau de service. L’objectif ? Doubler la part de la mobilité partagée (tram, bus, covoiturage, autopartage) en dix ans.
  • Requalification de l’espace public : piétonnisation progressive du centre, nouveaux quartiers “apaisés” (Saint-Urbain, Citadelle…), et nouveau service “Allo Vélo” pour réparer son deux-roues gratuitement dans certains quartiers (c'est testé et approuvé par plusieurs cyclistes du Neuhof).

Selon l’INSEE, près de 50 % des Strasbourgeoises et Strasbourgeois habitent à moins de 10 minutes à vélo de leur travail. De quoi donner des idées, surtout avec le développement du “forfait mobilités durables” soutenu par la Ville pour les agents publics et certaines entreprises.

5. Refaire ville ensemble : adapter Strasbourg au changement

Changer la production d’énergie, c’est crucial, mais composer avec un climat qui change, c’est aussi se préparer à (et réparer) les coups durs. L’axe “adaptation” regroupe des actions qui parfois passent un peu inaperçues, mais qui font toute la différence à l’échelle d’une rue ou d’un quartier.

  • Îlots de fraîcheur : multiplication des points d’ombre et fontaines dans les zones “chaleur urbaine” (focus sur Hautepierre et le port du Rhin). À l’été 2023, 44 écoles prioritaires ont vu leur cour “désimperméabilisée” et végétalisée (avec des retours hyper positifs des parents).
  • Prévention des inondations et crues : travaux engagés sur certains affluents de l’Ill (marais restaurés à la Robertsau, zone de rétention sur la Bruche), et amélioration des prévisions avec Météo France et Vigicrues.
  • Réseau d’entraide et de résilience locale : développement de “réserves citoyennes” (pour venir en aide aux plus fragiles lors des canicules, par exemple) et ateliers pour devenir plus autonome en quartier (j’ai moi-même participé à un atelier “atout eau en ville” avec l’association Les Petits Débrouillards – super accessible, même pour les novices).

On trouve aujourd’hui, sur le site de l’Eurométropole, une “carte des actions”, quartier par quartier, pour repérer ce qui a changé ou va bientôt l’être, des toits rafraîchis aux corridors de biodiversité plantés par les enfants (toutes infos sur : strasbourg.eu/plan-climat).

Des chiffres, des bilans… et des marges de progrès

Du plan à la réalité, il y a toujours un écart : certaines ambitions sont encore loin d’être atteintes. Pour ne pas se raconter d’histoires, il faut regarder les derniers chiffres disponibles :

  • Émissions de gaz à effet de serre (GES) : -18 % entre 1990 et 2020, alors que l’objectif était de -20 %. On sent que le Covid a joué, mais le rythme doit s’accélérer pour tenir la trajectoire 2030.
  • Énergies renouvelables : elles couvrent aujourd’hui près de 30 % des besoins de l’agglomération (mix de biomasse, réseau de chaleur, solaire…), avec une ambition claire d’au moins doubler d’ici la décennie prochaine.
  • Mobilité douce : la part modale du vélo reste la meilleure de France, mais elle stagne un peu (la météo d’hiver et la peur du vol, deux freins souvent cités dans les enquêtes locales…).

Autrement dit : beaucoup de choses déjà en route, beaucoup encore à inventer – et pas mal d’ajustements à apporter sans doute au fil du temps.

Vous voulez agir ? Trois idées concrètes à tester à Strasbourg

  • 1. S’impliquer dans un jardin ou compost de quartier C’est ouvert à toutes et tous ; pas besoin d’être expert, juste curieux. Infos et carte : Compostons.
  • 2. Tester l’autopartage ou le vélo en ville Pour voir la carte des stations Citiz, consulter le site Citiz Strasbourg. Pour des ateliers ou des bons plans réparation vélo, le CADR67 propose un agenda régulièrement mis à jour.
  • 3. Participer à une action collective Le site Agir Strasbourg recense toutes les initiatives citoyennes soutenues par la Ville et l’Eurométropole (groupes de marche, ateliers zéro déchet, ressourceries, campagnes de plantation…).

Partager la feuille de route : l’écologie collective, au pied de chez soi

Ce que m’inspire le Plan Climat de l’Eurométropole, c’est une forme de conviction tranquille : à Strasbourg, la transition se construit vraiment sur plusieurs échelles, de la grande stratégie à l’action de voisinage. Oui, la ville n’est pas parfaite. Oui, il reste de grosses marges de progrès, des débats serrés, de la fatigue parfois. Mais sur le terrain, chaque quartier, chaque école, chaque marché recèle d’expériences qui montrent que l’écologie, ce n’est pas une affaire “d’experts” ni forcément “d’ailleurs”.

Si vous croisez une affiche sur un compost collectif ou une réunion d’informations sur les transports propres, poussez la porte. Souvent, la meilleure manière de comprendre le Plan Climat, c’est d’en rencontrer les artisans en bas de chez soi.

Dernière ressource pour les curieux : le pacte citoyen pour le climat, ouvert à toutes et tous, disponible en ligne sur le site de l’Eurométropole (participer.strasbourg.eu), qui permet de donner son avis et ses idées pour les prochains axes du PCAET.

Sources principales :

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