Un samedi matin à l’Hôtel de Ville : comprendre, en vrai, où en est Strasbourg

Samedi dernier, je me suis glissée (c’est littéral : le hall était plein de vélos et de badges verts) à une réunion de restitution sur la politique climatique de Strasbourg, organisée à l’Hôtel de Ville. Ce genre de moment, c’est parfait pour jouer les curieuses et poser LA question qui revient toujours : “OK, mais concrètement, on en est où ?” Parce que la neutralité carbone – autrement dit, atteindre un équilibre entre les émissions et les absorptions de gaz à effet de serre d’ici 2050 – ça se rêve volontiers, ça s’affiche fièrement, mais qu’est-ce qu’il y a derrière les grandes annonces ?

Plus qu’un slogan, à Strasbourg, c’est le fil rouge d’un immense travail souterrain. Chiffres, audits carbone, appli “Mon impact Stras’”, réunions d’experts… J’ai regroupé pour nous ce qui se cache derrière la façade : ce qui est mesuré, par qui, avec quels outils, et aussi, comment nous, citoyens, pouvons suivre ou même accélérer le mouvement. voilà un tour d’horizon, quartier par quartier, chiffres à la main.

Un tableau de bord pour ne pas pédaler dans le vide : le Plan Climat Air Énergie Territorial (PCAET)

Premier arrêt dans les “coulisses” de la sobriété à la strasbourgeoise : le fameux PCAET. Pour ceux qui découvrent ce sigle, n’imaginez pas un énième plan abstrait. Le Plan Climat Air Énergie Territorial (PCAET), c’est la boussole de la métropole pour planifier, coordonner, et évaluer… tout ce qui touche au climat, à l’air et à l’énergie, label “local” garanti. Obligatoire pour toutes les grandes agglomérations, il doit non seulement fixer des objectifs, mais aussi – et c’est là que ça devient intéressant – assurer un vrai suivi des engagements pris. À Strasbourg, le PCAET de l’Eurométropole court de 2021 à 2026, avec plus de 160 actions prévues (source : Strasbourg.eu).

  • Objectif affiché : –40% d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990), puis la neutralité en 2050
  • Domaines couverts : habitat, mobilité, énergie renouvelable, biodiversité, alimentation, économie circulaire…
  • Outils d’évaluation : indicateurs annuels, bilan d’émissions carbone officiel, réunions de suivi, et actualisation régulière de la feuille de route

Le PCAET, c’est notre “tableau de bord” partagé. Il liste précisément ce qu’on compte faire – par exemple : transformer 100% du réseau de bus au biogaz ou à l’électricité, créer 5000 logements rénovés basse conso par an, équiper écoles et crèches en circuits courts, développer les composts collectifs dans chaque quartier… Et pour savoir si ça avance vraiment, chaque “fiche action” fait l’objet d’un indicateur de suivi.

Mais comment mesure-t-on le CO₂ ? : enquête sur les vrais chiffres

La curiosité pousse toujours : comment sait-on, au fond, si tout ce qu’on fait sur nos marchés, en vélo ou au boulot, change vraiment la donne ? Pour ça, la ville (et surtout l’Eurométropole) s’appuie principalement sur un outil : le bilan carbone institutionnel, réalisé tous les deux à quatre ans. La version la plus récente remonte à 2021, validée par l’Ademe (source).

  • Émissions totales de l’Eurométropole en 2021 : 2,45 millions de tonnes de CO₂ équivalent. Pour donner une idée : c’est environ 8 tonnes par habitant (la moyenne française tourne autour de 9).
  • Attribution par secteur : 38 % viennent du secteur résidentiel et tertiaire (chauffage, etc.), 34 % des transports, 15 % de l’industrie, 6 % de l’agriculture, 7 % des déchets et de la gestion de l’eau.
  • Tendances : Depuis 1990, les émissions ont baissé de presque 26 % dans l’Eurométropole. Les transports individuels stagnent, MAIS les consommations énergétiques des bâtiments sont en nette diminution.

À noter : chaque action locale (isolation, tram en plus, chauffage bois moderne, circuits courts alimentaires) fait l’objet d’une estimation “quantitative” : combien de tonnes de CO₂ gagnées. Ces chiffres sont disponibles dans le rapport d’évaluation du PCAET.

Des outils accessibles pour tous : du “Mon impact Stras’” aux observatoires citoyens

Guetter l’avancée d’une ville, c’est bien, mais si on n’a pas accès nous-mêmes aux infos, on reste vite sur sa faim. Bonne surprise : à Strasbourg, il existe plusieurs plateformes ouvertes pour consulter l’avancée des objectifs.

  • Open data métropolitaine : Le portail data.strasbourg.eu permet de consulter les chiffres-clés : émissions de CO₂, production d’énergies renouvelables, évolution des déplacements, etc.
  • L’application “Mon impact Stras’” : Lancée à l’automne 2023, elle propose à tous ceux qui le souhaitent – particuliers, assos, écoles, entreprises – de calculer leur propre empreinte carbone (mobilité, alimentation, logement, achats) et de la comparer à la moyenne de la ville. Idéal pour se situer, et voir aussi les marges de progression collectives.
  • Le Comité de suivi citoyen : La ville a ouvert une douzaine de places à des habitantes et habitants volontaires pour participer aux points d’étape officiels du PCAET. On peut candidater chaque année sur le site de la métropole.
  • Les budgets “climat” participatifs : Depuis 2022, une partie des investissements climat de la ville est fléchée suite à des votes citoyens : verdissement d’une cour d’école, nouveau garage vélo mutualisé à Cronenbourg, etc. Chaque projet est suivi avec un indicateur précis “tonnes de CO₂ évitées”.

J’ai testé “Mon Impact Stras’” en essayant d’évaluer la différence entre “mois vélo + compost partagé” et “mois voiture + viande midi/soir” : résultat, jusqu’à 350 kg de CO₂ d’écart par mois sur une famille type. Petit outil, grand choc.

Focus quartier : des expériences locales pour apprendre et s’ajuster

Une autre façon d’évaluer la neutralité carbone, c’est de regarder quartier par quartier, ce qui fonctionne (et ce qui bloque). Côté Krutenau, des ateliers de “diagnostic énergétique” sont proposés en porte à porte chaque semaine, notamment grâce à l’association Énergie Partagée Strasbourg. Au Neuhof, j’ai visité une expérience pilote de “rénovation globale” d’immeubles sociaux, avec prise en main in situ des consommations énergétiques par les locataires eux-mêmes : chacun peut suivre sur un écran la chute (ou la remontée…) de sa consommation sur les mois froids. Côté Port du Rhin, un réseau de jardins partagés mesure la quantité de déchets alimentaires compostés, puis convertit ça en “CO₂ évité” – on parle de 50 à 70 tonnes de déchets détournés par an, équivalent à près de 150 tonnes de CO₂ économisés (source : SERS).

  • Points forts : l’action collective donne des résultats visibles, motivants et, parfois, permet de faire remonter des blocages à la Ville ou à l’Eurométropole (par exemple, une difficulté de raccordement d’un nouveau bâtiment au réseau de chaleur urbain).
  • Limites : certains quartiers moins dotés (sud Meinau, Robertsau Nord) tardent à voir arriver les outils de mesure ou les animateurs transition. Là, la coordination ville-assos reste fragile.

Parfois le cap n’est pas clair : où sont les vraies difficultés ?

Difficile d’être totalement transparente sans évoquer les points qui coincent. J’ai entendu lors d’un atelier participatif plusieurs habitantes pointer :

  • La difficulté à mesurer les “émissions importées” : ce qui est consommé ici mais produit ailleurs (ex : la viande d’Argentine, les téléphones assemblés en Asie). Celles-ci ne sont pas encore incluses dans les suivis officiels du PCAET.
  • Des dispositifs parfois trop techniques ou peu accessibles : open data ne rime pas toujours avec lisibilité. Beaucoup aimeraient plus de visualisations simples, ou des comparaisons à l’échelle de leur rue, école, etc.
  • Le suivi des “petits gestes” ville par ville : autant l’isolation ou la ligne de tram, c’est mesurable, autant la sobriété (baisser le chauffage, arrêter le gaspillage alimentaire, mutualiser les outils…), c’est dur à évaluer finement à court terme.

Bon point néanmoins : ces limites sont régulièrement discutées dans les commissions ouvertes, et des essais de “calcul carbone élargi” sont en cours à l’Eurométropole pour 2025.

Envie d’agir ou de suivre ça de plus près ? 3 idées concrètes pour jouer le jeu localement

  • Tester “Mon Impact Stras’” : Accessible à tous sur monimpact.strasbourg.eu. Se confronter à ses chiffres, c’est déjà s’emparer du sujet… et se motiver à bouger certaines habitudes.
  • Rejoindre un atelier “budget carbone” : Plusieurs assos proposent des ateliers pour comprendre, en petits groupes, l’empreinte de nos modes de vie ici, à Strasbourg (par exemple via La Fresque du Climat Strasbourg ou Les Shifters).
  • Participer à la commission citoyenne climat de la Ville : candidature chaque avril, séance d’info en amont, participation possible en solo ou en collectif d’habitants (voir participer.strasbourg.eu).

La transition à la strasbourgeoise, c’est aussi une question de liens

Ce que je retiens surtout de tout ça ? L’ambition carbone ne se joue pas seulement dans les grandes infrastructures, mais au fil de milliers de gestes, de bilans, et d’allers-retours entre institutions, collectifs, quartiers, et habitants. Mesurer, oui ; comprendre, encore mieux ; et partager, c’est ce qui fait toute la différence.

Envie de créer des liens, de transformer votre quartier, ou juste de mieux comprendre comment votre propre vie, ici à Strasbourg, pèse (ou pas) dans l’équation climat ? Les outils sont là, les espaces d’expérimentation ne manquent pas, et chaque donnée partagée, lue, ou débattue rend la transition plus ancrée, plus vivante, moins abstraite. Il reste du chemin, mais je peux vous assurer que la route se fait aussi ensemble, à notre mesure et selon nos envies. Strasbourg avance, parfois maladroitement, mais toujours, sincèrement – et ça aussi, ça mérite d’être mesuré.

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