Petit matin sur l’Eurométropole : ça veut dire quoi, “neutralité carbone” ?

Dans les débats, à la radio ou sur les affiches électorales, la neutralité carbone revient partout. Mais, dans le concret de nos rues, ça ressemble à quoi ? Pour la ville, la neutralité carbone, c’est arriver à limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES) au maximum… et compenser le reste, par des puits de carbone ou des projets ailleurs (un peu moins réjouissant !).

En 2021, l’Eurométropole de Strasbourg s’est fixé pour objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 (Strasbourg.eu). Un défi immense, sachant que la France peine à réduire ses émissions au rythme escompté (source : Haut Conseil pour le Climat). Mais alors, quelles sont les vraies manettes à disposition des élu·e·s et des habitant·es pour transformer la promesse en réalité ?

J’ai voulu regarder, le temps d’une balade et de quelques rencontres, comment la politique locale agit, ici, chez nous, pour enclencher cette fameuse transition “bas carbone”.

Des bâtiments à rénover : sobriété et isolation, la base de la base

Premier arrêt ce matin-là : la rue du Jeu-des-Enfants, au centre-ville. Entre deux cafés, on remarque : beaucoup d’immeubles anciens, des fenêtres souvent simples vitrages… et des affiches “MaPrimeRénov’” collées sur certaines portes. Le chauffage des logements représente presque 45 % des émissions de GES locales en France urbaine (source ADEME) – et Strasbourg ne fait pas exception.

Depuis deux ans, la Métropole a intensifié l’accompagnement à la rénovation thermique :

  • Guichets uniques pour les copropriétés et les bailleurs sociaux (le fameux “WordStras”, qui reçoit plus de 4 000 demandes par an depuis 2022)
  • Subventions complémentaires aux aides nationales pour la rénovation globale, à hauteur de 2 000 à 5 000 € selon les situations (source : Eurométropole de Strasbourg, 2023)
  • Accompagnement de groupements d’habitants (par exemple à la Cité Ampère, Neudorf), via des ateliers pratiques, partages de marché d’entreprises locales ou mutualisation de commandes

Et, plus globalement, la révision du Plan Local d’Urbanisme (PLU) oblige désormais tout nouveau programme à s’engager sur des performances énergétiques renforcées (label E+C-, passive house, etc). Et ce n’est pas qu’un détail technique : c’est ce qui va définir la ville de demain, à chaque permis de construire.

Mieux bouger, moins polluer : la mobilité bas carbone au quotidien

À Strasbourg, on ne compte plus les pistes cyclables. Mais est-ce suffisant ? Les transports représentent encore plus de 30 % des émissions de GES locales (source : Inventaire GES Eurométropole 2023). On avance, mais il reste du chemin à faire.

Quelques leviers concrets pris ces dernières années :

  • Le plan vélo 2021-2026 prévoit 100 km de nouvelles pistes, l’extension de Vélhop aux communes périphériques et l’expérimentation de rues dé-véhiculées (exemple : près du parc de la Citadelle).
  • Projet Tram Nord et extensions tram vers Schiltigheim et le Port du Rhin : pour relier les quartiers et réduire la voiture pour les trajets domicile-travail.
  • Prime Mobilité : subventions allant jusqu’à 500 € pour l’achat d’un vélo électrique ou d’un abonnement transports pour les foyers modestes (Strasbourg.eu – Mobilités).
  • Lutte contre les “passages-points noirs”, soit les axes où les piétons et cyclistes se font encore rares, par des aménagements dédiés (rues du Conseil des Quinze, route du Polygone, etc).

Tout ça avance, mais les élus savent que le levier principal, c’est de permettre à toutes et tous de vraiment se passer de voiture – pas juste les convaincus. D’où les discussions (parfois musclées !), sur les Zones à Faibles Émissions (ZFE), le stationnement, les transports gratuits pour les moins de 18 ans, et l’électrification rapide du réseau bus CTS.

Énergies renouvelables : plus local, plus collectif

Direction la Robertsau, ce temps-ci, pour rejoindre l’inauguration, un mardi matin, d’une chaufferie bois flambant neuve. Entre deux croissants, je discute avec un habitant du coin qui, comme moi, pensait que le chauffage urbain, “c’était pour les gros quartiers bien denses”.

En fait, Strasbourg élargit depuis trois ans son réseau de chauffage urbain et de géothermie profonde :

  • Le réseau alimente déjà l’équivalent de 55 000 logements (soit près d’1/4 des foyers de l’Eurométropole), soit l’un des plus grands réseaux français (source : Société de Chauffage Urbain de Strasbourg – SCUS, 2023).
  • L’objectif officiel : “70 % d’énergies renouvelables” pour l’ensemble du réseau d’ici 2030 – principalement le bois, mais aussi solaire thermique (pensez aux serres du Wacken ou à la pépinière André Malraux).
  • Appels à projets citoyens pour installer des panneaux en toiture d’école ou d’immeuble (par exemple, solaire sur la toiture du collège Vauban, porté par l’association Énergies Partagées).
  • Projets de méthanisation – compost, biodéchets de restauration collective, et même boues de stations d’épuration, valorisés en biogaz sur place (site de la Wantzenau).

Les collectivités poussent aussi pour que chaque grand projet “consulte” les habitants (ateliers de concertation, visites de chaufferies, budget participatif fléché sur l’énergie). J’ai testé : ce n’est pas toujours facile à suivre, mais on sent qu’il y a une volonté de faire bosser tout le monde ensemble, et pas seulement d’imposer une solution d’en haut.

Nature en ville, agriculture urbaine et puits de carbone locaux

Voilà un levier dont on parle trop peu, et pourtant… Pour absorber ce qu’on n’arrive pas à réduire, il faut créer (ou préserver) des puits de carbone. Et en ville, chaque mètre carré de sol compte !

Strasbourg, ces dernières années, a marqué le coup :

  • 3 projets de micro-forêts urbaines en test (notamment à Hautepierre), inspirés des méthodes Miyawaki : plantation dense et diversifiée qui capte plus de CO₂ et rend la ville plus agréable quand il fait chaud.
  • Développement de l’agriculture urbaine : des fermes en toits de parking (graindeVie à Cronenbourg), du maraîchage bio dans les jardins partagés ou au fort Kléber, à Wolfisheim.
  • Charte “zéro artificialisation nette” : à chaque nouveau projet urbain, obligation de compenser la perte de sol en renaturant ailleurs (bosquet dans le secteur du Port du Rhin, replantation sur d’anciennes friches industrielles).
  • Programme “Plantons 100 000 arbres” : le pari, tenu à plus de 80% selon la Ville en 2023, d’offrir une ombre naturelle, mais aussi de lutter contre le CO₂.

Autre innovation : les contrats agro-environnementaux avec les agriculteurs périurbains pour protéger les haies, prairies et zones humides alentour – alliées naturelles pour la biodiversité et l’absorption du carbone.

Pacte citoyen, budget participatif et co-construction : l’ingrédient humain

Au marché du Neuhof, un samedi matin, les stands des associations foisonnent. “Neutralité carbone”, c’est aussi une histoire collective, ça ne se résume pas à des décrets.

L’Eurométropole a lancé en 2022 un Pacte pour la transition : 50 engagements sur mesure, votés en assemblée citoyenne, pour tout un tas de sujets : mobilité, énergie, alimentation, déchets… (source : strasbourg.eu). Quelques illustrations :

  • Budget participatif “transition” : chaque année, 1,5 million d’euros pour des micro-projets portés par des groupes d’habitants (installation de composteurs, panneaux solaires citoyens, achats groupés de vélos à assistance électrique…)
  • Rencontres et ateliers “Plan Climat” : cuisine anti-gaspi, repair cafés, conférences sur l’autoconsommation solaire… plus de 200 événements ouverts en 2023
  • Formation, via la Maison de la citoyenneté et de la Nature, pour accompagner celles et ceux qui veulent se lancer dans l’action collective

Franchement ? C’est plus ouvert qu’on ne le croit, même si tout n’est pas accessible à tout le monde. Beaucoup de projets naissent parce qu’ils sont co-construits, et qu’on sort du tout vertical.

Un exemple insolite : dans le quartier Gare, une dizaine d’habitants se sont appuyés sur le budget participatif pour installer, avec la Ville, des abris vélos couverts… qui servent aussi de mini-potagers collectifs.

Des limites, une lucidité… mais surtout l’envie de continuer

Alors, ces leviers locaux sont-ils suffisants ? La réponse, honnête : non, pas encore. Les rapports du Haut Conseil pour le Climat (hautconseilclimat.fr) montrent que les collectivités avancent à des rythmes très différents, que les contraintes financières ou nationales ralentissent parfois l’allure, et que tout le monde ne bénéficie pas encore pareillement des nouvelles solutions.

Mais, et c’est là le vrai enseignement de ce que je vois à Strasbourg et autour : la neutralité carbone, à l’échelle locale, ce n’est pas qu’une équation comptable. C’est devenu, peu à peu, une sorte de fil conducteur pour la ville : “Est-ce qu’on plante plus d’arbres que l’an dernier ?” “Est-ce qu’on consomme moins d’énergie ?” “Est-ce qu’on partage plus le pouvoir d’agir ?”

3 choses à retenir si on veut accélérer la transition dans nos quartiers :

  • Chaque action compte : même refuser la pub dans sa boîte aux lettres ou proposer du covoiturage à ses voisins, ça pèse sur la balance au bout de l’année.
  • Le collectif décuple la portée : tous les projets durables qui marchent ici sont… des projets partagés, où personne ne fait tout, mais tout le monde fait un peu.
  • La clé, c’est l’accès : penser les solutions pour toutes et tous, pas seulement pour les habitants les plus aisés ou les plus connectés.

Des bâtiments à la mobilité, des énergies aux micro-forêts, la politique locale agit de plus en plus en “mode puzzle”, pièce par pièce, plutôt qu’en grand plan d’ensemble. Et c’est peut-être ça, la leçon à tirer : la neutralité carbone ne sera jamais l’œuvre d’une seule institution, ni d’une génération, mais progressera par capillarité, à force de solutions empilées, testées, adaptées… et partagées. Alors, qui veut essayer la prochaine pièce du puzzle ?

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