Pourquoi s’intéresser au réemploi quand on parle de déchets ?

À Strasbourg, le mot “réemploi” commence doucement à s’installer dans nos conversations de voisins, d’amis, d’associations. On le voit sur les vitrines des ressourceries, dans les ateliers ou encore au détour des marchés de quartier. Mais derrière ce mot un peu technique, il y a une idée simple : donner une seconde vie à ce qu’on possessède déjà, avant même de le voir comme un « déchet ».

C’est tout sauf anodin. Car en France, selon l’Ademe (Agence de la Transition Écologique), chaque habitant produit en moyenne 549 kg de déchets ménagers par an (Ademe, chiffres 2022), un chiffre qui a doublé en 40 ans. Même si la collecte sélective a progressé, la plus grande partie de ces déchets – plastique, mobilier, électroménager, vêtements – est encore loin d’être valorisée. Le réemploi s’attaque donc directement à la source : au lieu de jeter, on transfome, on échange, on répare ou on transmet.

Premiers pas dans le réemploi : une ressourcerie, c’est quoi ?

Samedi dernier, je me suis arrêtée à la Ressourcerie de la Krutenau. Ici, l’ambiance est loin de celle d’une déchèterie : personnes âgées, familles, étudiants et bénévoles discutent autour d’un buffet, pendant qu’une équipe trie vêtements, petits meubles, vaisselle et outils déposés le matin-même. Tout ce qui arrive ici aurait pu finir à l’incinérateur ou à l’enfouissement. Mais non : on redonne sa chance à l’objet. Un grille-pain d’un orange improbable, une paire de bottes quasi-neuves, une lampe “vintage” qui fera le bonheur d’un étudiant fauché.

L’idée, derrière une ressourcerie, c’est :

  • Limiter l’enfouissement et l’incinération : chaque kilo réemployé, c’est un kilo de moins à traiter
  • Créer de l’emploi local : l’association Emmaüs, par exemple, emploie près de 8 000 personnes en France, dont beaucoup en parcours d’insertion
  • Favoriser l'économie solidaire : le micro-don, l’accompagnement social et l’accueil sans conditions sont souvent au cœur des projets
  • Faire circuler les objets entre habitants : on achète pour (beaucoup) moins cher, on échange, on raconte l’histoire de l’objet

En 2022, les trois principales ressourceries de l’Eurométropole de Strasbourg ont permis de détourner plus de 1 700 tonnes d’objets de la poubelle (source : Eurométropole de Strasbourg). On mesure ici l’impact sur nos déchets locaux : cela représente près de 15 kg par habitant de l’Eurométropole.

Dans la rue, sur les places : repair cafés, ateliers vélo et autres fablabs

Le réemploi, ce n’est pas que pour la vaisselle ou les vêtements. À Strasbourg, la transition se voit aussi dans des lieux hybrides comme le Stamtisch du Neudorf : le mercredi, on y répare des appareils électroniques, le samedi, c’est atelier vélo sur la place d’Austerlitz avec Bretz’Selle.

Franchement ? C’est plus simple que ça en a l’air.

  • Le repair café : sur place, des bénévoles (souvent bricoleurs / électriciens retraités / geeks passionnés) vous apprennent à remettre en état grille-pain, lampe, aspirateur… Les chiffres sont éloquents : selon le réseau Repair Café, plus de 60 % des objets amenés repartent réparés, donc sauvés de la benne (chiffres réseau Europe 2023)
  • L’atelier vélo : à Strasbourg, on roule, donc on crève ! Les ateliers participatifs comme Bretz’Selle voient passer chaque année plus de 5 000 vélos remis en état. Pas besoin d’être un expert : on vient, on apprend, on repart avec son vélo “comme neuf”, et parfois avec des pièces récupérées.
  • Les fablabs solidaires : l’imprimante 3D pour reconstituer une pièce cassée, la découpe laser pour réparer un jouet plutôt que d’en racheter un, tout cela devient possible grâce à des lieux comme AV.Lab (avenue de Colmar) ou Bliiida à Metz.

Le point commun entre ces lieux : l’entraide, la transmission de savoir-faire et le sentiment concret d’agir là où on habite. Chaque “objet sauvé” c’est du déchet en moins, mais aussi un peu d’émancipation citoyenne gagnée.

Changer nos habitudes d’achat : consommer autrement, c’est réemployer aussi !

Le réemploi commence avant même l’achat. Nombreux sont ceux qui, désormais, privilégient le seconde main ou la location : vêtements en friperie, électroménager reconditionné, meubles sur Le Bon Coin, bibliothèques de quartier… Saviez-vous qu’en France, près d’un vêtement sur deux achetés en 2023 l’a été d’occasion chez les 18-24 ans (étude Ifop pour Kantar, 2023) ? Impressionnant.

  • Les marchés de la Krutenau ou de la place Broglie proposent souvent des stands d’échanges (livres, vêtements — le fameux “give box” où l’on prend ou dépose librement).
  • Les bibliothèques de l’Eurométropole prêtent désormais aussi des outils ou du matériel électronique (testé à la médiathèque de Hautepierre : un kit Makey Makey pour une fête d’anniversaire — succès garanti !).
  • Des groupes Facebook locaux (ex : Strasbourg donne tout, La Petite Brocante de Strasbourg) facilitent le don d’objets entre voisins : pas de transport, pas d’emballage, zéro déchet.

Chaque petite habitude compte. Par exemple, réutiliser une boîte à chaussures pour ses graines de printemps au lieu d’en racheter une neuve, c’est anecdotique, mais multiplié par 300 000 habitants, ça finit par faire un sacré volume à l’échelle d’une ville.

Réemploi et compost : le réemploi des déchets organiques

Quand on pense déchets, on pense trop souvent plastique et textile. Mais à Strasbourg, plus de 34 000 tonnes de biodéchets sont collectées chaque année (source : Eurométropole, rapport déchets 2022). Or, le compostage partagé pousse de nouveaux murs dans tous les quartiers.

Un exemple qui m’a bluffée : le compost collectif de la Meinau. Au pied d’une résidence, des bacs en bois (récupérés sur un ancien chantier) accueillent les épluchures du quartier. Les référents bénévoles surveillent le mélange, et au bout de quelques mois, c’est le retour de l’or noir : du compost distribué dans les jardins partagés. Zéro trajet en camion poubelle, zéro déchet incinéré.

Ce modèle fonctionne de plus en plus : près de 200 sites de compostage de proximité (jardins partagés, pieds d’immeubles…) sont recensés à Strasbourg fin 2023. Le compost, c’est aussi du réemploi — celui des déchets organiques laissés sur place, nourrissant les sols urbains.

Ce que disent les chiffres (et ce qu’on ne voit pas toujours)

À l’échelle d’une ville comme Strasbourg, le réemploi a un impact direct, mais il cache aussi un changement plus profond. Quelques données à avoir en tête :

  • Selon l’Ademe, 60 % des objets déposés en déchèterie pourraient éviter la benne par le réemploi ou la réparation.
  • Le textile : en 2022, plus de 2 000 tonnes de vêtements ont été déposés dans les bornes Le Relais Bas-Rhin. Seul un tiers a été valorisé en local (vente, dons, recyclage), mais l’Eurométropole vise 50 % de réemploi d’ici 5 ans (source: Plan local de gestion des déchets, 2023).
  • Le mobilier : la structure Emmaüs Mundo’ à Eckbolsheim collecte chaque année près de 800 tonnes de meubles, les répare ou les démonte pour pièces, évitant ainsi un circuit long et polluant.

Ces chiffres montrent l’ampleur du défi, mais aussi la puissance du modèle : réparer, donner, mutualiser permet de dégonfler la montagne de nos poubelles. Le réemploi local, c’est aussi moins de camions poubelle, moins d’énergie dépensée au transport, et une vraie relocalisation de l’économie circulaire.

3 habitudes réemploi à tester dès ce mois-ci (à Strasbourg – ou ailleurs)

  1. Pousser la porte d’une ressourcerie : à la Krutenau, à Koenigshoffen, ou celle des compères d’Emmaüs Mundo’ à Eckbolsheim pour les meubles. L’idée : vendre, donner, acheter localement des objets déjà en circulation.
  2. Tenter un repair café ou atelier vélo : le plus souvent gratuit, ambiance conviviale, on y apprend mille astuces. Calendrier sur le site Repair Café France ou Bretz’Selle Strasbourg.
  3. Installer le réflexe “don/échange” : sur Facebook (“Strasbourg donne tout”), sur Geev, sur les boîtes à partage près des écoles. C’est rapide, ça libère de la place et ça crée des liens (si, si).

Pour aller plus loin : adresses et ressources locales

Petit coup d’œil vers demain : le réemploi, un pivot local et joyeux

Si on prend un peu de recul, le réemploi n’est pas qu’un truc d’écologistes motivés : il devient, petit à petit, une nouvelle norme urbaine. Strasbourg s’y met, mais toutes les villes peuvent suivre : à condition de donner envie, de rendre ces solutions visibles, accessibles, conviviales. Les chiffres sont là, mais ce sont les histoires, les lieux, les sourires qui font la différence. Franchement, il suffit parfois d’un geste – donner, réparer, inviter un voisin à un atelier – pour voir baisser la poubelle… et augmenter la confiance dans notre capacité à changer les choses ensemble.

Vous n’avez jamais tenté le réemploi ? Bientôt, il se pourrait bien que tout le quartier en parle à la pause café… et que vous soyez tenté(e) d’essayer !

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