Un quartier populaire, un laboratoire d’écologie urbaine

Le Neuhof, tout au sud de Strasbourg, a longtemps souffert d’une image d’enclave difficile : grands ensembles, chômage élevé, sentiment d’isolement… Et pourtant, depuis quelques années, ce coin de ville se transforme. Pas par magie, mais par la force d’initiatives citoyennes, en mode « bouts de ficelle et idées neuves ». Si Strasbourg s’affiche officiellement « Eurométropole engagée dans la transition écologique », au Neuhof, on expérimente la transition, version de terrain, souvent portée par des habitantes et habitants qui ont décidé de ne pas attendre que tout vienne d’en haut.

Une chose m’a frappée : la densité associative. Près de 90 associations rien que sur l’ensemble du quartier (source : Mairie de Strasbourg, 2023). Mais ce n’est pas juste pour faire joli sur le papier. Beaucoup de ces acteurs innovent en matière de transition écologique.

Compost collectif : la recette du succès

Premier arrêt sur la route des solutions locales : les composts partagés. Le Neuhof est pionnier dans l’histoire du compostage urbain à Strasbourg. Le tout premier site de compostage de quartier de la ville, expérimenté dès 2009 rue du Neufeld, est né ici – bien avant que l’obligation de trier les biodéchets ne s’installe (au 1er janvier 2024 pour l’hexagone – ADEME). Aujourd’hui, près de 8 sites sont entretenus collectivement, animés soit par de petites associations, soit par des collectifs d’habitants.

  • Le principe : des bacs en bois, posés souvent à côté des immeubles ou dans une cour d’école.
  • Les rôles : un système de « référents » qui suivent l’état du bac, organisent des permanences et sensibilisent tout le quartier.

Ce qui fonctionne ? L’implication directe : chacun peut passer déposer ses épluchures, apprendre à composter, récupérer du terreau pour ses plantes ou son jardin partagé. Franchement, c’est plus simple que ce qu’on imagine, et ça crée immédiatement des liens : « Au début, on vient pour jeter nos déchets. Et puis on reste pour discuter. » m’a confié Nadia, bénévole référente à la Cité Ampère.

Jardins partagés : verdir le quartier et retisser le lien social

Impossible de parler du Neuhof sans évoquer ses jardins collectifs et partagés. Aujourd’hui, on en compte une dizaine, du Neufeld à la cité Canardière en passant par la Plaine des Bouchers (Strasbourg.eu). Certains sont gérés par des collectifs, d’autres par des associations comme Horizon Amitié, pionnière sur le secteur.

  • Petit terrain, grands effets : un simple bout de pelouse se transforme en coin de biodiversité, accueillant abeilles, papillons et hérissons.
  • Convivialité : ateliers enfants, fêtes du printemps, cueillettes, barbecue collectif le dimanche… Les occasions de se retrouver ne manquent pas.
  • Solidarité : ici, on partage graines, outils, astuces et parfois même la récolte (notamment avec le Secours Populaire).

Ce qui m’a marquée ? La diversité des gens dans ces espaces : retraités, jeunes adultes, familles, étudiants, personnes nouvellement arrivées au Neuhof. Le jardin, c’est vraiment le prétexte pour inventer autre chose que de la promiscuité. « On fait pousser quelques légumes, oui, mais surtout, on cultive le goût d’être ensemble », résume Salif, animateur associatif au Jardin du Languedoc.

Réemploi et lutte contre le gaspillage : les ressourceries du Neuhof

Passons aux ressourceries. On en parle moins que des AMAP ou des marchés, et pourtant, ces lieux sont au cœur de la transition, d’autant plus en quartiers populaires où l’économie circulaire prend tout son sens.

Le Neuhof héberge deux structures phares :

  • La Brocante solidaire de l’Apedi : ici, tout est donné ou vendu à prix libre. Vêtements, vaisselle, petits meubles : rien ne se perd. L’association réemploie plus de 30 tonnes de matériel chaque année (Apedi).
  • L’Atelier Dynamo : un atelier vélo participatif (comme son grand cousin du centre-ville), qui sensibilise à la réparation, évite l’achat neuf, et propose des ateliers parent/enfant sur la mobilité douce.

J’y ai trouvé une ambiance vraiment conviviale : possibilité de discuter, de conseiller, de partager un thé tout en apprenant à réparer un dérailleur ou ajuster une vieille chaise.

Mobilité douce : associations, vélo et covoiturage

Au Neuhof, la transition mobilité ne résume pas tout aux transports en commun. Certes, le tram C relie le quartier au centre-ville en 15 minutes, mais beaucoup d’actions visent à rendre la marche ou le vélo plus accessibles.

  • Des balades urbaines guidées (en lien avec L’Agence de la participation citoyenne) pour découvrir son quartier autrement.
  • L’atelier Dynamo propose des ateliers de remise en selle gratuits chaque trimestre.
  • L’association Mobilités Neuhof a installé des arceaux vélo sûrs devant chaque groupe scolaire et a ouvert un local-atelier pour apprendre à bricoler (en 2023, 212 vélos réparés et remis en circulation, source : Mobilités Neuhof, rapport d’activité interne).

Au détour d’une balade en mai, j’ai croisé une réunion informelle d’habitants organisant un « covoiturage scolaire ». Idée simple, mais ultra-efficace : mutualiser la voiture pour trois familles, réduire les embouteillages, et faire copain-copine sur le chemin. Ce genre de petites solutions, quasi invisibles, crée une vraie différence au quotidien.

Alimentation durable : les circuits courts et les paniers solidaires

Dans un quartier où le taux de précarité alimentaire reste élevé (près d’un ménage sur quatre selon l’Observatoire régional de la santé, 2022), l’accès à une alimentation saine, locale et abordable est un vrai enjeu. Pourquoi ne pas tout simplement relier agriculteurs locaux et habitants ?

  • La Ruche qui dit Oui Neuhof : chaque semaine, 150 familles viennent retirer des paniers de fruits, légumes, œufs, pain bio… produits à moins de 100 km. Zéro minimum d’achat, et tarifs plus doux que beaucoup d’autres points de la ville.
  • Initiative des « petits paniers du mercredi » : une association de parents d’élèves récupère les surplus de marchés et les redistribue gratuitement ou à petit prix, parfois à la sortie de l’école Ampère ou Guynemer. Gaspillage alimentaire en baisse nette (près de 20% d’invendus récupérés chaque semaine, source : association Petits Paniers du Neuhof, 2023).
  • Cuisine de rue : plusieurs fois par an, l’association D’Clic propose des ateliers « cuisine participative » sur l’espace public, façon « fête de quartier ». On cuisine ensemble, avec les produits du panier, et on apprend à limiter le jet.

Solidarités nouvelles et voisinage : la dimension humaine des initiatives

Ce qui fait la force verte du Neuhof, ce n’est pas (seulement) le nombre d’actions, mais leur dimension humaine. Beaucoup de projets partent de rencontres improbables, d’une envie partagée : deux voisins qui créent un compost, une maman qui anime un club de bricolage anti-gaspi, etc.

  • Bricolage solidaire : tous les vendredis, le centre social Scheurer Kestner ouvre son atelier et prête outils et conseils pour réparer, customiser, fabriquer plutôt que jeter.
  • Repair café mobile : chaque mois, une caravane Atelier Dynamo circule entre les différentes cités du Neuhof, pour faire la chasse aux objets cassés et former sur place à la réparation (électroménager, textiles, jouets…)
  • Espaces de gratuité : ponctuellement, certaines places du quartier se transforment en « zones de dons » éphémères. Vêtements, livres, plats préparés, plantes : tout circule.

Et la mixité sociale qui en découle ? Elle est réelle, même si elle ne tombe pas du ciel. La force du tissu associatif local, c’est d’aller solliciter les habitants les moins habitués, de rendre ces initiatives visibles dans différents lieux et de multiplier les formats : ateliers, fêtes, chantiers collectifs, jeux pour enfants…

Du défi à l’opportunité : quand la transition devient partagée

Bien sûr, tout n’est pas rose et les défis sont là : sentiment d’abandon des politiques publiques, moyens parfois insuffisants, gestion du vandalisme ou découragement face à la lourdeur administrative. Mais ce qu’on observe surtout, c’est l’émergence d’une écologie populaire, ingénieuse, et surtout partagée. Les expériences du Neuhof montrent que la transition, ce n’est pas un mot d’ordre lointain ou réservé aux bobos du centre-ville, mais une aventure collective, où chacun·e amène sa pierre.

  • Des habitantes se sont regroupées pour demander la création d’un nouveau jardin partagé sur un ancien terrain vague : après 8 mois de réunion (et pas mal de patience), le projet a vu le jour, en partenariat avec la ville et l’Eurométropole.
  • Des jeunes du quartier, via la Maison de l’Enfance, ont lancé un mini-cinéma en plein air, diffusant des docs engagés sur la nature urbaine et invitant les aînés à témoigner.
  • Chaque année, la fête des jardins permets à plus de 200 personnes de tous âges de se rencontrer et d’imaginer de nouveaux projets.

Ces initiatives, parfois fragiles, montrent que la capacité à « faire ensemble » est bien vivante. Ce qui manque souvent, ce n’est pas l’envie, mais les relais pour mutualiser, se former, trouver des infos simples et accessibles.

3 choses faciles à faire, même sans être un·e pro de l’écologie !

  • Composter : presque tous les quartiers du Neuhof ont leur site. Renseignez-vous auprès de l’association Ecoquartier Neuhof ou à la mairie de quartier. La formation de base est gratuite et en 20 minutes, on devient autonome.
  • Participer à un atelier vélo ou un repair café : l’Atelier Dynamo (rue d’Ostwald) accueille les habitants tous les mercredis après-midi. On peut y venir sans inscription, juste avec son objet ou sa bicyclette, et apprendre en faisant.
  • Découvrir les jardins partagés : la carte interactive des jardins (sur strasbourg.eu/jardins-partages) permet de savoir où aller, quels horaires, et qui contacter (même pour passer dire bonjour ou donner un coup de main un samedi).

Où trouver des infos et s’engager au Neuhof ?

  • Le centre social Scheurer Kestner (adresse : 10 rue de Solignac) tient un agenda des animations et ateliers écolo.
  • Le site apedi.fr pour les actions autour de la récupération et du réemploi.
  • L’association Mobilités Neuhof pour tout ce qui touche à la mobilité douce et à la réparation vélo.
  • Les pages Facebook des jardins partagés et des associations locales (Astuce : tapez « Neuhof écolo » ou « jardins partagés Strasbourg » dans la barre de recherche).
  • La mairie de quartier, qui relaie désormais les infos sur les composteurs, les animations, etc.

Le Neuhof : laboratoire de l’écologie qui vient de nos rues

Il y a des endroits où l’écologie semble encore une affaire lointaine ou réservée à quelques-uns. Ce n’est pas le cas ici. Le Neuhof prouve que la transformation écologique n’a rien d’élitiste ni d’abstrait : c’est une construction patiente, collective, inclusive. À chaque balade ou atelier, on croise des idées nouvelles, des sourires, parfois des galères aussi – mais surtout l’envie de ne pas subir. Peut-être, au fond, que la transition, la vraie, commence par ces petits gestes et ces grands « nous ». À tester, copier, adapter sans modération.

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