Au coin de la rue, un air pas si invisible…

Il y a quelques semaines, en pédalant le long du quai des Bateliers, je me suis posée une question toute simple (et honnêtement, un peu obsédante depuis) : à qui appartient cette étrange petite station blanche, perchée sur un lampadaire, avec ses tubes et son panneau “station de mesure de la qualité de l'air” ? Est-ce elle qui sait si respirer à Strasbourg, c’est bon pour nos poumons ? Et comment, dans une ville de près de 300 000 habitants, peut-on sérieusement savoir ce qu’on émet chaque jour, entre bus, industries, voitures et chauffage ? Plongeons ensemble dans les coulisses chiffrées de la vie locale, et découvrons comment on mesure concrètement nos émissions à Strasbourg et ailleurs.

Pourquoi mesurer les émissions locales ?

C’est un point de départ évident mais pas si souvent questionné : pourquoi, en fait, vouloir tout mesurer ? Au fil de mes rencontres avec des associations de quartier et des agents de l’Eurométropole, trois grandes raisons reviennent comme un mantra :

  • Comprendre d'où viennent les polluants et les gaz à effet de serre (GES, pour faire court) – autrement dit : qui émet quoi, où et quand ?
  • Évaluer l’efficacité des actions mises en place : les nouveaux bus électriques, la végétalisation de la place du Marché, le plan vélo... est-ce que ça sert à quelque chose, concrètement ?
  • Avoir des arguments solides pour convaincre et mobiliser : un chiffre, bien présenté, peut tout changer dans une campagne municipale ou une réunion d’immeuble.

Les principales familles d’indicateurs locaux

Dans la jungle des chiffres, on distingue deux grandes familles quand il s’agit de la “mesure” écolo en ville :

  • Les indicateurs de qualité de l’air : instantanés ou presque, ils rendent visibles la pollution respirée ici et maintenant.
  • Les indicateurs d’émissions de gaz à effet de serre (GES) : plus globaux, ils sont calculés annuellement, souvent quartier par quartier, pour tracer la route vers la neutralité carbone.

La qualité de l’air à Strasbourg : qui mesure quoi ?

Impossible de parler de mesure locale sans évoquer Atmo Grand Est. Créée il y a bien longtemps (en 2001), cette association agréée surveille en continu la qualité de l’air à Strasbourg, Mulhouse, Sélestat… Bref, dans tout le Grand Est.

  • Leur réseau ? À Strasbourg, 11 stations de mesure pour suivre les principaux polluants réglementés (particules fines PM10 et PM2.5, dioxyde d’azote, ozone, benzène, etc.). Source : Atmo Grand Est.
  • Les méthodes ? Analyseur automatique en bord de route, capteurs en toit d’immeuble, tubes passifs, camions-laboratoires : ce n’est pas de la science-fiction, juste la routine locale.
  • Les chiffres ? En 2023, la station “Schiltigheim – avenue du Général de Gaulle” a enregistré une moyenne annuelle de 32 μg/m³ de NO₂ (dioxyde d’azote), juste en dessous de la limite européenne de 40 μg/m³.

Ces capteurs servent à déclencher des alertes pollution, ajuster le plan de circulation, et alimenter l’application “Qualité Air Strasbourg” – pratique pour ceux qui courent en bord de l’Ill !

Quelques conseils d’usage citoyen

  • Sur le site d’Atmo Grand Est, on peut voir en temps réel si l’air est “bon” ou “moyen” dans son quartier.
  • Il existe même des balades urbaines “qualité air” organisées par des associations, pour partir en exploration armé d’un micro-capteur (voir Strasbourg Respire).

Les émissions de gaz à effet de serre : le grand décompte local

Ici, on rentre dans le dur : mesurer ce que toute une ville émet chaque année, secteur par secteur. C’est ce qu’on appelle les “bilans carbone territoriaux”. À Strasbourg, c’est l’Eurométropole qui pilote l’exercice, dans le cadre du PCAET (Plan Climat Air Énergie Territorial). Petite explication pour les non-initiés : c’est le méga-plan que toutes les agglos de plus de 50 000 habitants doivent faire depuis 2016 (loi Grenelle II), pour savoir où elles en sont et où elles vont.

Comment ça se passe, un bilan carbone territorial ?

  • Chaque secteur compte : logements, déplacements (voiture, tram, bus, vélo), industries, tertiaire (bureaux, écoles, commerces, hôpitaux), agriculture à la marge.
  • On agrège plusieurs sources : consommations de gaz et d’électricité, statistiques de mobilité, données sur les tonnages de déchets, registres d’activités industriels, etc.
  • On traduit tout en CO₂ équivalent (CO₂e) grâce à des “facteurs d’émission” validés soit localement, soit par l’ADEME (Agence de la transition écologique).

À Strasbourg, ça donne quoi ? La dernière édition officielle du bilan GES de l’Eurométropole (données 2021, publiées en 2023) indique :

  • Total annuel de GES : environ 2,4 millions de tonnes de CO₂ équivalent (CO₂e) pour l’ensemble du territoire métropolitain (Eurométropole de Strasbourg).
  • Par habitant : 6,2 tonnes de CO₂e par an, versus une moyenne nationale de 9,1 t/hab. (hors importations).
  • Répartition : 33% du total vient des bâtiments résidentiels et tertiaires, 32% des transports, 16% de l’industrie, le reste des déchets et autres sources.

Les méthodologies suivent le référentiel “Bilan Carbone®” créé par l’ADEME et amélioré année après année. Depuis 2021, Strasbourg inclut aussi l’analyse “scope élargi”, c’est-à-dire non seulement ce qui se passe dans la ville, mais aussi ce qui est importé (ex : l’acier de nos tramways, même fabriqué en Allemagne).

Autres indicateurs suivis à Strasbourg (et dans d’autres villes)

  • Le nombre de km parcourus en vélo (mesuré par des éco-compteurs installés partout dans la ville)
  • Le taux de végétalisation : surface des espaces verts par habitant, pour capter le CO₂ et rafraîchir la ville (Strasbourg vise 30 m² d’espaces verts/hab d’ici 2030)
  • Le pourcentage de bâtiments rénovés énergétiquement : objectif, atteindre 6000 réhabilitations par an d’ici 2027 (source : Eurométropole, Plan Climat 2022)
  • Le taux de collecte et de compostage des déchets : 33 kg/hab/an de biodéchets collectés en 2022, soit presque le double d’il y a 5 ans

Bon à savoir : tous ces indicateurs (et d’autres !) sont compilés année après année dans un “tableau de bord climat” public, consultable ici. On n’est pas la meilleure élève de France… mais pas loin du peloton de tête côté transparence.

Dans la vraie vie : comment ces chiffres servent-ils au citoyen ?

D’accord, mais dans mon quotidien, ces indicateurs, à quoi servent-ils ? Voici quelques exemples glanés autour de moi, chez des voisins ou lors de réunions avec des élus :

  • Pour ajuster les plans de circulation : le pic de pollution détecté un lundi matin a mené à la mise en place d’une circulation différenciée sur le centre-ville (voitures vignettes Crit’air 5 interdites).
  • Pour déclencher des subventions à l’achat d’un vélo électrique : taux de déplacement en voiture trop élevé ? Hop, la Ville lance une nouvelle aide en 2023.
  • Pour prioriser les rues végétalisées : le quartier du Port du Rhin, plus exposé à la chaleur et aux GES, a été ciblé pour le prochain programme de plantation d’arbres (objectif : +2 000 arbres plantés / an de 2023 à 2026).
  • Pour rendre des comptes : l’Eurométropole lance chaque année une “semaine du Climat” avec exposition des indicateurs, débats et ateliers (les chiffres sont mis à jour devant tout public !).

Qui surveille, qui contrôle, qui rend des comptes ?

Beaucoup d’habitants s’en étonnent : à qui faire confiance dans ce maquis de données et de sobriquets climatiques ? Il y a quelques clés pour s’y retrouver :

  1. L’Eurométropole commande, compile et valide chaque bilan GES, relayé ensuite par la Préfecture.
  2. L’ADEME valide la méthode, propose des correctifs nationaux, invite les usagers à consulter ses données ouvertes (plus d’infos : ADEME).
  3. Atmo Grand Est recueille, analyse et publie les données “qualité air”, accessibles chaque jour.
  4. Les collectifs citoyens (Zéro Déchet Strasbourg, Strasbourg Respire, Alternatiba, etc.) font régulièrement des audits indépendants (par ex., capteurs mobiles sur les poussettes lors de marches de quartier).

La force de Strasbourg (et d’un nombre croissant de grandes villes), c’est la publication progressive en open data de tous ces indicateurs (voir data.strasbourg.eu). Cela permet à n’importe qui, de l’étudiant curieux à l’ingénieure engagée, de récupérer les chiffres bruts – et, pourquoi pas, de les transformer en cartes ou en infographies accessibles à tous.

Envie d’agir ou d’aller plus loin ? Quelques ressources utiles

Vous êtes plusieurs dans le quartier à vous poser des questions ou à vouloir agir à l’échelle locale ? Pourquoi ne pas proposer un atelier découverte des indicateurs lors de la prochaine fête des voisins, ou lancer une balade “air propre” avec vos enfants ? Mieux comprendre, c’est déjà transformer le collectif.

Pour finir… une ville, mille compteurs, mais surtout des histoires

Les indicateurs, c’est bien — et on aura de plus en plus besoin de chiffres solides pour savoir où on va, et ajuster nos choix locaux. Mais Strasbourg n’est pas un tableur Excel. Ce qui fait la force de la ville, ce sont ses réseaux vivants, la capacité de quelques habitants à transformer un chiffre de CO₂ en projet de quartier. La prochaine fois que vous croisez une station blanche rue du 22 Novembre ou un panneau “zone de partage”, gardez un œil dessus : c’est peut-être à partir de là que commence la prochaine initiative collective !

En savoir plus à ce sujet :