Une tribune parue dans l’Humanité du jeudi 28 mai 2020, par les colistier·es de Jeanne BARSEGHIAN, Mina Marina LAFAY, Fleur LARONZE, Béatrice LEJARRE, Germain MIGNOT, Benjamin SOULET, Hülliya TURAN et Nadia ZOURGUI 

Avec la pandémie de Covid19, le besoin d’être protégé, mais aussi de protéger les siens et les autres, a surgi face à un sentiment d’insécurité, d’incertitude et même de peur. La mal-nommée “distanciation sociale”, instaurée comme réponse à la crise sanitaire, a été un catalyseur de solidarités, révélatrices d’une réalité oubliée ou niée : celle de l’autre.

Des milliers de chaînes de solidarités informelles se sont ainsi activées et elles ont fait ciment pour lutter contre l’exclusion, la fragilité et l’exposition au virus. Ainsi, des intentions individuelles et des collectifs de citoyen·nes ont vu le jour à Strasbourg et partout en France.

Une crise sanitaire qui fragilise socialement un territoire déjà vulnérable

La ville de Strasbourg, cœur de l’agglomération la plus inégalitaire de France métropolitaine – hors région parisienne – sur le plan monétaire[1], présente un taux de pauvreté de 25% en 2016 : on compte ainsi 70 240 habitant·es vivant sous le seuil de pauvreté (soit 855 € pour une personne seule).

Strasbourg est ainsi au 3ème rang des grandes villes les plus pauvres avec Lille et St Etienne, derrière Marseille et Montpellier (26%). Notre ville connaît la seconde progression la plus forte du taux de pauvreté dans la période récente, qui passe de 22% à 25% entre 2012 et 2016, quand il stagne à Montpellier et ne progresse que d’un point à Marseille. Si cette tendance se poursuivait, Strasbourg pourrait ainsi devenir la grande ville la plus pauvre de France métropolitaine.

[1] L’indicateur d’inégalité S80/S20 rapporte la masse des revenus détenue par les 20 % d’individus les plus riches à celle détenue par les 20 % des personnes les plus pauvres.

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Cette pauvreté s’accompagne de très fortes disparités socio-spatiales (le taux de pauvreté varie ainsi de 8% à 59% selon les quartiers). Les conséquences de cette crise sanitaire, pesant plus lourdement sur les habitant·es les plus vulnérables, risquent de renforcer les ségrégations territoriales. Soyons attentifs aux risques de décrochage social des travailleuses et travailleurs, pauvres hier, au chômage partiel aujourd’hui, toujours sur le fil.

Des solidarités spontanées pour une société qui fait corps

Des actions de solidarité des associations, des collectifs et mouvements de citoyen·nes ainsi que des tiers-acteurs ont émergé pour répondre aux besoins des populations les plus précaires : accès à l’alimentation, aux bains-douches-toilettes, aux soins de santé, etc.

Ces liens ne se sont pas construits ex nihilo. Ils dérivent de ceux plus profonds qui tissent notre société, les liens interindividuels transcendés par le collectif et ceux résultant du travail. Dans cette période où les “gestes barrières” font loi, les gestes solidaires sont résistance !

L’aspiration à se rendre “utile” qui a animé les habitant·es, a mis en lumière les corps de métiers indispensables au fonctionnement de notre société. Pourtant si peu valorisés économiquement, les personnels soignants, les aides à domicile, les agent·es d’entretien, les caissièr·es, les livreur·ses, ont été (sur)exposés au virus et acclamés dans l’opinion publique. Dans l’ombre hier, ces “premiers de corvée”, les 99%, ont maintenu notre ville debout pendant cette longue période de confinement. Les applaudissements aux balcons ont été le témoignage de la reconnaissance sociale de ces invisibles.

La gestion de l’Etat, faite de balbutiements et d’effets d’annonce, a même eu l’effet inverse, celle d’entraver cette dynamique solidaire.

Si des dispositifs comme le maintien des revenus par le biais des aides sociales, le chômage partiel ou encore le report des cotisations sociales ont été mis en place, ils sont loin d’être suffisants. Car comment vivre autrement que dans la survie avec de faibles aides et en étant mis au ban des mesures d’accompagnement ? Encore trop nombreux·ses, les oublié·es du confinement sont légions : les intérimaires, les intermittent·es du spectacle, les jeunes de moins de 25 ans, les étudiant·es précaires, les personnes âgées isolées, etc.

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Quant aux travailleur·ses contraint·es au télétravail, une enquête de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) montre qu’une personne sur trois travaille à distance dans un environnement inadapté.

L’urgence sanitaire ainsi que le manque de mesures satisfaisantes pour confiner sans exclure auront conduit au renforcement des inégalités déjà bien ancrées dans les territoires.

Pour un bouclier social…

L’explosion du prix des produits de première nécessité, la fermeture des marchés à Strasbourg, les perturbations des distributions alimentaires et des épiceries solidaires, ou encore l’augmentation des dépenses en énergie ont contribué à grever le budget des ménages déjà très fragilisés. A titre d’exemple, en l’absence de cantine scolaire, certaines familles ont dû réduire leur consommation alimentaire voire se priver d’un repas sur deux durant le confinement. Les travailleur·ses pauvres touché·es par le chômage partiel sont venu·es grossir les rangs des populations vulnérables n’arrivant plus à tenir le mois. Sans compter les commerçants et artisans dont la survie de l’activité, malgré les mesures étatiques, reste incertaine. Et que dire des plus démuni·es pour qui l’accès aux sanitaires, aux soins et à l’alimentation –  notamment dans les squats et les bidonvilles – sont déjà des épreuves quotidiennes, renforcées par un arrêté anti-mendicité éhonté.

La protection de la population et la prévention des risques d’inégalités relevant autant de la responsabilité de l’Etat que des collectivités territoriales, ont été largement insuffisantes (fourniture de masques ou de gel hydro-alcoolique, accueils de jours et travail social, etc). Les aides de l’Etat et de la CAF, notamment pour les bénéficiaires du RSA et de l’ASS, auxquelles s’ajoutent celles de la Ville de Strasbourg pour les familles précarisées (chèques-énergie, chèques-alimentaires, etc) ne compensent pas les pertes de revenu et les augmentations de charges. De plus, ces aides méconnues par le plus grand nombre, ne bénéficient pas aux jeunes sans emploi de moins de 25 ans, aux bénéficiaires du minimum vieillesse, aux demandeur·ses d’asile et aux habitant·es de Strasbourg en situation irrégulière, pourtant toutes et tous confronté·es à la grande précarité.

Au regard de l’urgence de la situation, des mesures municipales audacieuses s’imposent, en rupture avec les politiques d’austérité actuelles. Pour faire de la Ville de Strasbourg un bouclier social, nous voulons changer de cap. Une politique tarifaire intégrant des gratuités dans les cantines scolaires, le périscolaire, les fluides (eaux, électricité, gaz, etc.) et les transports en commun sont autant de leviers à activer.

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Alors que les expulsions locatives sont une hantise pour nombre de Strasbourgeois·es, une mesure exceptionnelle est indispensable : prolonger le moratoire jusqu’à la prochaine trêve hivernale, avec une garantie de l’Etat – sous certaines conditions – pour des propriétaires.

Le FSL (Fonds de solidarité pour le logement) élargi à d’autres publics, en le renforçant d’une dotation supplémentaire, constitue un outil pour l’accès et le maintien au logement. La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont les moyens de doubler leur contribution.

Un nouveau dispositif tel qu’une allocation communale garantie apporterait une protection supplémentaire aux  populations vulnérables les plus touchées par la crise. Mise en place à titre expérimental, elle réunirait et amplifierait les aides communales et métropolitaines existantes.

Par ailleurs, nous voulons inscrire Strasbourg dans le projet “Territoires Zéro chômeur de longue durée”. Reposant sur une loi expérimentale, les territoires les plus fragiles  pourraient en bénéficier selon des critères sélectifs. L’objectif est de répondre aux besoins des chômeur·ses de longue durée en les mettant en relation avec des entreprises à but d’emploi, plus spécifiquement celles du secteur de l’économie sociale et solidaire, fortement implantées dans le Bas-Rhin.

Avec cette crise, une opportunité est à saisir. Elle doit permettre de repenser profondément les priorités de notre Ville pour que le monde de demain ne soit pas celui d’hier !

… écologique et démocratique

Cette pandémie nous enseigne une exigence, celle de coopérer entre territoires et/ou Etats à l’échelle planétaire. Nous avons la responsabilité de tenir compte de l’équilibre des ressources mobilisées, consommées et transformées. Nous défendons une politique sociale du « Care » où l’on prend soin de l’humain comme de l’écosystème.

Faire corréler les impératifs sociaux et les ressources environnementales permet de répondre aux besoins essentiels de manière raisonnée, notamment via le produire-local. Les habitations à énergie positive ou les infrastructures de transport à faible consommation d’énergie en sont des illustrations tout comme la filière bois pour l’habitat ou le mobilier urbain.

Avec le confinement, l’initiative populaire s’est imposée dans le paysage strasbourgeois. Cette envie de partage, de commun, appelle à présent une nouvelle forme de gouvernance politique.

Des espaces délibératifs au sein de la ville, garantissant la transparence des choix politiques – celle-là même qui a manqué aux gouvernants actuels – donnera le pouvoir d’agir aux habitant·es pour “faire société”.

Des votations citoyennes pourront être expérimentées, ouvertes aux Strasbourgeois·es, dès 16 ans, avec ou sans domicile fixe, et sans critère de nationalité.

Nous appelons à l’organisation d’ateliers tripartites habitant·es / élu·es / Ville pour concevoir des projets d’aménagement correspondant aux besoins de la population.

Il reste à construire des nouvelles formes démocratiques en s’appuyant sur la vivacité de l’initiative populaire et en donnant toute sa place à l’expertise, l’analyse et  la capacité de faire des habitant·es.

“L’instant à saisir, c’est l’obligation éthique pour l’homme de l’engagement. Il ne suffit pas de l’espérer. Il faut la créer.”

Cynthia Fleury