par Suzanne Brolly, Salem Drici, Marc Hoffsess, Patrice Schoepff et Carole Ziélinski

Il est beaucoup question, ces jours-ci, de résilience. Comment anticiper, se préparer aux crises à venir, pour mieux les surmonter ? La résilience passe par l’autonomie. Etre moins dépendant de systèmes fragiles qu’on ne maîtrise pas. Notre système alimentaire est de ceux-là.

Ils sont un peu oubliés, mais ils ont permis, pendant cette crise, qu’à l’urgence sanitaire et sociale ne vienne pas s’ajouter l’urgence alimentaire. En plus de saluer la poursuite de la production par les agriculteurs.trices et artisan.es, il faut rendre hommage aux routiers, ouvriers du bitume, qui ont pris une part majeure dans notre essentiel : acheminer ce que nous avons trouvé dans les rayons de nos grandes surfaces et, en particulier, ce que nous avons mangé.

Entre crainte de pénuries, découverte de nouveaux circuits et débrouille numérique pour la vente “en drive”, cette période nous a ainsi redonné l’occasion de réfléchir à notre système d’approvisionnement alimentaire, d’en éprouver les grandes fragilités et de formaliser la vision d’un avenir qui, construit ensemble, nous permettrait d’en garantir la résilience aux crises à venir : l’autonomie alimentaire de nos territoires.

Un système intenable

Force, en effet, est de constater que nos routiers ont été exemplairement prisonniers du modèle dominant qui décrète qu’à tout endroit de notre planète, on peut produire les ingrédients de notre alimentation ; à tout autre endroit, les assembler ; et enfin, à tout autre endroit, les consommer, après leur voyage dans ces cohortes d’avions, de bateaux et de 35 tonnes sillonnant en permanence nos ciels, mers, fleuves, autoroutes, routes et rues. Car, comme tous nos systèmes d’approvisionnement globalisés, notre modèle alimentaire est à flux tendus. Il a certes permis de nous nourrir pendant ces semaines de confinement, mais à quel prix ?

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C’est un modèle ô combien fragile, de la même fragilité que celle qui nous a fait manquer de respirateurs artificiels et de masques sanitaires.
Il est dépendant d’une énergie fossile, dont nous devons nous convaincre de la finitude désormais proche.
Il est destructeur de nature et de vivant (déforestation, érosion des sols, extinction des insectes et des oiseaux, surconsommation d’eau, voir chez nous les centaines d’hectares mangés par le GCO!).
Il est énergétiquement exorbitant (un yaourt industriel cumule des milliers de kilomètres avant de finir dans nos frigos).
Il est polluant, par ses intrants et ses rejets, par ses process et ses usines.
Il est terrible socialement, en pressurant ses ouvriers dans un dumping social exacerbé.
Il véhicule la malbouffe, une nourriture le plus souvent sans nutriments.
Et le pire de tout : il est inefficace, si l’on comptabilise les milliers de tonnes gaspillées et les multitudes qui ne mangent pas à leur faim, chez nous et de par le monde !

Reprendre la main sur ce que nous mangeons

Ce modèle n’est plus tenable. Il est urgent d’en construire un autre. Il est plus que temps de reprendre la main sur ce que nous mangeons : savoir ce que nous mangeons et les raisons pour lesquelles nous le mangeons, pour notre santé, nos ressources naturelles, le climat; pour nos territoires, leurs emplois, leur vitalité, conditionnés à la relocalisation des chaines complètes de production, de transformation, de vente et de consommation.

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Notre ambition est d’engager notre territoire dans une stratégie d’autonomie alimentaire, avec l’objectif d’y pourvoir d’ici une génération. Comment ?

D’abord, par l’expression forte d’une volonté politique, jusqu’ici défaillante.
Cette volonté sera celle de notre Municipalité, mais elle trouvera sa vigueur dans la mobilisation des citoyen·nes, des territoires, des collectivités et des filières agro-alimentaires, à travers l’instauration d’une “démocratie alimentaire” propice aux réflexions, aux débats et aux échanges sur ces enjeux cruciaux. Cette mobilisation se traduira par des moyens techniques et financiers à la hauteur de l’enjeu, c’est-à-dire évidemment renforcés.

Ensuite, par la facilitation de l’offre alimentaire régionale.
Il y a la problématique centrale de l’évolution du foncier agricole, qui devra être sanctuarisé aux limites de la ville, remodelé pour créer des unités économiquement viables et réorienté vers des pratiques nourricières et respectueuses de l’environnement. Le défi est immense ; les surfaces agricoles de la plaine d’Alsace sont accaparées par les cultures céréalières, qui ne sont que très indirectement nourricières, quand elles ne sont pas carrément destinées à… l’industrie. Relever ce défi est pourtant indispensable, vital et urgent ; cela ne sera possible qu’à travers une relation étroite de travail avec les agriculteurs, agricultrices et leurs organisations.

Quelles qu’elles soient, toutes les initiatives individuelles ou collectives, professionnelles ou amateures seront soutenues, pour conforter les acteurs du nourricier dans leurs projets (conversion au bio, installation de jeunes agriculteurs, potagers en toiture, péniche nourricière, arbres comestibles, ferme en aquaponie, etc.). Inspirées des réseaux innovants, tels que Terres de Liens, des formes originales de soutien aux exploitations agricoles seront explorées et facilitées. Dans son tissu, la ville fera toujours plus de place aux espaces nourriciers de toutes sortes. Pour répondre à une demande croissante, il faudra créer des jardins familiaux supplémentaires !

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Des passerelles seront jetées vers les territoires voisins, à l’échelle rhénane, en plaine et en montagne pour partager ces enjeux et sceller cette nouvelle communauté d’intérêts entre ville et campagne. Nourrir Strasbourg ne pourra pas se faire en autarcie, ni en vampirisant les territoires voisins : notre autonomie alimentaire se construira en solidarité des territoires ou ne sera pas.

Une alimentation enfin porteuse de sens

Enfin, par l’incitation de la demande.
La crise que nous traversons a montré l’appétence de nos concitoyens pour le contact le plus étroit possible avec les producteurs et la vente directe, quelle qu’en soit la forme. La dynamique est lancée, qui sera nourrie par tous les leviers dont dispose la Municipalité, en particulier ses marchés publics, dont celui, déterminant, de la restauration scolaire. Là, l’objectif est de s’approcher au plus près des repas 100 % bio, en fonction de l’offre, d’ici la fin du mandat et d’augmenter la part des repas sans viande. L’achat public de cette sorte a montré déjà ses effets sur l’augmentation de l’offre, il faut booster ces bénéfices !

Pendant cette crise, trop de nos concitoyen·nes ont eu faim, manquant des ressources minimales pour satisfaire ce besoin primaire de s’alimenter ! Une stratégie d’autonomie alimentaire est aussi une stratégie de justice alimentaire, car elle doit permettre à chacun·e d’entre nous de se nourrir selon ses besoins. L’autonomie alimentaire doit être collective et individuelle.

Le foncier public, qu’il soit bâti ou non, pourra être mobilisé pour créer des lieux d’accès à une alimentation saine et régionale, magasins, marchés ou autres. Enfin, là aussi, les passerelles seront jetées vers d’autres pans de l’action municipale, tels que la santé, l’éducation, le sport, la culture ou la solidarité, pour plus de cohérence en faveur d’une alimentation enfin porteuse de sens, bénéfique à tou·tes et chacun·e.