Par Salem Drici, Anne-Marie Jean, Guillaume Libsig et Anne Mistler

Le monde des arts et de la culture est fortement ébranlé. Les effets de la pandémie touchent de plein fouet un secteur à l’économie fragile. La multiplicité des savoir-faire, la diversité des créations, propositions artistiques, muséales, patrimoniales et des industries culturelles font la richesse de nos quotidiens. Elles contribuent aussi à l’attractivité touristique de notre région et de Strasbourg en particulier.

Toutes les fermetures et annulations ont mis en lumière non seulement leur importance mais aussi et surtout  le manque ressenti par la population d’être privée de ces moments de plaisir, de réflexion, de convivialité. Les réponses gouvernementales ne sont pas négligeables (emploi partiel, prolongation des droits pour l’intermittence, fonds d’aide…), mais ne concernent pas tous les secteurs de la culture et ne sont pas suffisantes.

Ces dernières semaines, le secteur a démontré sa capacité d’adaptation notamment par les outils virtuels. L’imagination, la création, l’adaptation caractérisent le milieu artistique. C’est pourquoi les artistes doivent être des acteurs primordiaux de notre époque en mutation, qui éclaireront notre projection dans l’avenir.

Dans cette période de doutes et d’interrogations, le soutien des collectivités au monde de la culture doit être réaffirmé et ne devra pas être considéré comme une variable d’ajustement. C’est une priorité au même titre que d’autres secteurs  parce que la culture est essentielle au lien social.

Nous avons fait notre choix : avec l’ensemble des concerné.e.s, trouvons des réponses ambitieuses et innovantes pour imaginer un nouvel art de vivre.

Réinventer le lien aux publics

En ces temps de crise, des décisions politiques et les contraintes pesant sur les familles risquent de faire glisser la distanciation physique vers une distanciation sociale inacceptable. Alors qu’ils devraient être à la fois source de conciliation et d’initiative, les artistes ont été sollicités pour agir comme une rustine. On leur demande d’être gardes d’enfants ou producteurs de divertissements.

La culture doit plus que jamais être le trait d’union de notre société.

Pour permettre à l’ensemble des milieux culturels d’agir, le rôle des pouvoirs publics doit être de leur garantir d’exercer dans leur domaine et leur permettre de rencontrer les publics les plus diversifiés.  Pour cela nous devons faciliter les interventions dans l’espace public : arts, déambulations et interventions dans les parcs, les cours, les rues, aux fenêtres et balcons… et pourquoi pas sur l’eau. L’expérience des projections en plein air de films et documentaires est également une piste, d’autant plus qu’elle a été expérimentée ces dernières années à Strasbourg. Cette option doit continuer d’être réfléchie dans un effort créatif pour ne pas favoriser pollution et “tout voiture”.

Nous devons également étudier avec les structures les possibilités de modularité de leurs espaces pour accueillir des propositions et des formes différentes de spectacles. Il nous faut travailler sur les circulations, les fréquences, les diffusions synchronisées.

Les représentations, les créations, les expositions, les pratiques en amateur doivent être rendues possibles grâce à un panel de solutions complémentaires à imaginer en articulation avec les pouvoirs publics.

Photo : Ints Vikmanis

Nourrir la vie citoyenne

En période de crise, la priorité doit être donnée aux domaines permettant l’enrichissement de la réflexion et la préparation de l’avenir : éducation, recherche et culture. Plus que jamais, nous devons faire de la culture un levier social, source d’épanouissement individuel et collectif, source d’enrichissement par la rencontre avec l’autre.

C’est pourquoi  nous devons renforcer l’éducation et la sensibilisation artistique, scientifique, numérique et culturelle tout au long de la vie. Les artistes, les professionnel.le.s et les équipes de médiation doivent être mobilisés, tant pour les arts vivants que pour le patrimoine (public et religieux) dont il faudra favoriser la lecture.

Les pratiques en amateur, longtemps négligées, sont d’une grande vivacité dans notre ville mais sont fragiles. Elles doivent être reconnues et soutenues, notamment en encourageant la formation de ceux qui les encadrent, et être pleinement intégrées dans le projet culturel et participatif de la Ville.

Comme l’ensemble des projets que nous portons, les projets culturels devront associer largement les citoyens et embrasser l’ensemble des défis sociétaux : la dimension écologique doit ainsi être intégrée dans la rénovation du patrimoine et dans les nouvelles constructions ; plus largement, les artistes doivent être sollicité.e.s pour contribuer à l’écriture du récit commun de notre territoire en transformation.

Porter une ambition culturelle pour Strasbourg

Strasbourg est une ville de culture et de patrimoine, européenne et rhénane. Théâtre, musique, danse, projets artistiques innovants sont ancrés dans notre territoire. La diversité des équipements culturels et des projets doit continuer de participer au rayonnement de notre ville et permettre aux Strasbourgeois.e.s de vivre de beaux moments de partage et de découverte.

Nous devons porter une attention aux métiers de l’illustration, écriture, édition et imprimerie installés dans la région qui constituent un réseau professionnel particulièrement actif dans notre ville. Ainsi, nous proposons de fournir à tous les enfants des écoles des ouvrages réalisés par les talents du territoire. Nous souhaitons également développer des actions autour du livre et de la lecture, dans tous les quartiers de la ville, en impliquant l’ensemble des acteurs du livre. Ces actions permettront de porter la candidature de Strasbourg au label capitale mondiale du livre.

À Strasbourg capitale européenne, nous souhaitons développer les partenariats internationaux, notamment par un salon interdisciplinaire de la traduction, en lien avec l’Université, le Conseil de l’Europe, les représentations consulaires…

Notre souci de ville démocratique devra aussi se traduire par l’organisation régulière d’échanges avec l’ensemble des projets et responsables œuvrant sur le territoire. Il s’agit de penser, favoriser, mutualiser et coordonner les actions et les calendriers. Ces rencontres doivent également permettre de renforcer leur visibilité.

L’accompagnement des artistes est une priorité. Il est impératif de mettre en place des partenariats qui sécurisent et valorisent leur travail. Une attention particulière doit être apportée à l’identification de locaux de création et de diffusion, au développement des résidences de création, ainsi qu’à l’évolution des usages réglementaires.

Concernant l’opéra, transformons les contraintes en avantages dans la réflexion nécessaire à mener. Ce travail doit être un laboratoire pour imaginer la ville de demain.

Reconstruire la confiance en l’avenir

La recherche, l’éducation, les arts et la culture doivent plus que jamais nourrir la pensée, la curiosité et l’intelligence des situations. La métamorphose de nos quotidiens doit s’appuyer sur les artistes, capables de nous sublimer et de refouler la peur de l’autre. Leur sensibilité, leur acuité dans le regard posé sur le monde et nos fonctionnements sont indispensables dans cette période de réinvention.

Nous savons que ces envies que nous portons ne peuvent avoir de sens que si les artistes et propositions culturelles s’en saisissent, les alimentent, les bousculent, les détournent voire les pervertissent. Rien ne peut se faire sans confiance mutuelle. A nous, individus, publics, institutions et collectivités, de nous rappeler que nous avons besoin d’eux.