Flâner, respirer, circuler : le centre-ville face au défi du CO₂

Strasbourg, un samedi matin : les pavés de la Grande-Île sont pleins de vélos, quelques livreurs filent, et on entend surtout… le murmure des conversations. Il n’y a pas si longtemps, tout ce coin de ville vibrait au rythme des klaxons et des gaz d’échappement. Aujourd’hui, le centre respire. Mais pourquoi ? Beaucoup pensent d’abord à la piétonnisation, et ils n’ont pas tout à fait tort. Mais derrière les beaux slogans, qu’est-ce qui change vraiment la donne ? J’ai voulu creuser la question, chiffres à l’appui, et explorer les coulisses d’une ville qui cherche à se mettre au vert, sans oublier la réalité du quotidien.

La piétonnisation : bien plus que des rues calmes

C’est le mot qui revient sur toutes les lèvres depuis quelques années à Strasbourg : piétonnisation. Pas étonnant, puisque la ville s’est lancée tôt (1992 pour la Grande-Île) et sert souvent d’exemple dans tout l’Hexagone. Mais l’effet ne se limite pas à une ambiance “Centre piéton sympa” : c’est un levier concret pour réduire les émissions de CO₂.

  • Moins de voitures, moins de CO₂ : Selon l’Ademe, le trafic automobile représente autour de 40 % des émissions directes de CO₂ en centre-ville[source Ademe]. Quand une rue passe en mode piéton, la baisse des passages de voitures peut atteindre 60 à 80 %. À Strasbourg, entre 1992 et 2022, la circulation a chuté de 30 à 50 % dans la zone piétonne élargie.
  • Des bénéfices qui débordent : Lorsqu’un centre se calme, les rues adjacentes voient aussi fondre leur CO₂ : moins de “tourisme de parking”, moins de bouchons à l’abord, et une attractivité renforcée pour les commerces de proximité (plus de 70 % des commerces interrogés lors de la piétonnisation des places du centre déclaraient une stabilité ou une hausse de leur clientèle après un an, Cerema, 2020).

Petit conseil : pour mesurer l’impact local, je suis allée observer un vendredi soir rue des Grandes Arcades, où la piétonnisation, combinée à l’arrivée du tram, a permis de passer d’un air saturé d’oxyde d’azote (NOx) en 2000 à un air classé “bon” depuis 2015 (données Atmo Grand Est). Franchement, la différence se sent – littéralement.

Parking, livraison, circulation : des “détails” qui changent tout

Il serait trop simple de croire que la piétonnisation, à elle seule, suffit à régler la question. Ce qui transforme vraiment les usages, ce sont aussi des décisions un peu moins spectaculaires mais terriblement efficaces.

  • Parkings-relais (P+R) en périphérie : La formule est connue, mais sous-estimée : à Strasbourg, les P+R autour des lignes de tram évitent chaque année plus de 8 000 tonnes de CO₂ (source : Eurométropole, rapport 2022), en permettant à quelque 20 000 automobilistes quotidiens de finir en transports en commun.
  • Livraisons “proprement” en ville : J’ai pu discuter avec un logisticien du quartier Gare : “Depuis qu’on mutualise, chaque commerçant a son créneau, et la tournée passe en vélo-cargo. Avant, c’était deux camions, matin et soir, pour trois boutiques. Aujourd’hui, le CO₂ lié à la livraison sur la zone piétonne a baissé de moitié.” D’ailleurs, la Ville a permis l’arrivée de 150 vélos-cargos pros et 20 bornes de rechargement en 2023, selon l’association Véloptimiste.
  • ZFE (Zone à Faibles Émissions) : Instaurée depuis 2021 à Strasbourg, la ZFE restreint la circulation des véhicules les plus anciens et polluants. Atmo Grand Est estime à 8 % la baisse des émissions de CO₂ entre 2020 et 2023 dans la zone centrale.

La révolution du vélo : Strasbourg, capitale du guidon

Parlons vélo — impossible de l’oublier ici. Depuis 2018, je vois fleurir des itinéraires cyclables séparés, des double-sens vélo, et toute une série d’innovations qui font plus que décorer la ville.

  • Le maillage cyclable : Strasbourg, c’est plus de 600 km d’aménagements dédiés, dont 168 km en “site propre”, c’est-à-dire sans voitures. Selon la FUB (Fédération des Usagers de la Bicyclette), 32 % des trajets internes à Strasbourg s’effectuent à vélo ou à pied. Un record en France urbaine.
  • Impact CO₂ : Remplacer un trajet de 3 km en voiture par le vélo, c’est éviter 700 g de CO₂ à chaque fois (calcul Ademe sur un véhicule essence urbain). Si on le fait deux fois par semaine, sur 48 semaines, on épargne 67 kg de CO₂… par personne !
  • Services associés : Ateliers participatifs et réparation vélo (l’association Bretz’Selle gère 4 lieux ouverts à tous), stationnements abrités, aides à l’achat de vélos à assistance électrique… tout ça vise à “déverrouiller” le passage à l’acte – surtout quand on voit qu’un tiers des ménages strasbourgeois n’a pas de voiture.

Petite anecdote personnelle : les jours de marché à la place Broglie, je gare mon vélo dans l’un des nouveaux arceaux proches. Ce genre de détail, ça change l’envie de venir… et d’acheter local plutôt que de prendre la voiture direction la grande surface.

Transports en commun : la force tranquille du tram et du bus

On l’oublie vite, mais l’arrivée du tram (en 1994 ici, alors qu’ailleurs on enlevait les rails…) a radicalement changé la donne pour les émissions de CO₂ et la dynamique du centre. Aujourd’hui, Strasbourg exploite 6 lignes de tramway, toutes 100 % électriques, et un vaste réseau de bus complétés par les “bus à haut niveau de service” (BHNS).

  • Chiffre-clé : La fréquentation du réseau CTS (Compagnie des Transports Strasbourgeois) a dépassé 120 millions de voyages en 2022, selon la CTS. Le tram évite ainsi 26 000 tonnes de CO₂ par an, en comparaison avec un flux équivalent en voiture individuelle (chiffres CTS & Eurométropole).
  • Modernisation : Déploiement de bus au biogaz, développement des tickets digitalisés, renforts des fréquences en cœur d’agglomération : ces évolutions rendent vraiment possible de délaisser la voiture – même pour les visites “périphérie vers centre”. Franchement, tester la ligne G entre la gare et le Neuhof, c’est un bon moyen d’éviter la saturation du périph.

Et si l’on parle d’accessibilité, le réseau a bien progressé : les trams sont tous à plancher bas, et près de 92 % des arrêts centraux sont désormais accessibles sans marche (CTS Strasbourg).

Plus d’arbres, moins de CO₂ : la solution végétale en ville

Moins évident à première vue, la végétalisation urbaine joue aussi son rôle. Non, planter des arbres sur la Grand-Place ne va pas éliminer tout le CO₂ du centre, mais chaque feuille compte.

  • Absorption “locale” : Un arbre mature capte en moyenne 25 kg de CO₂/an (source ONF). Strasbourg plante environ 4 000 arbres par an depuis 2021 dans le cadre de son Plan Climat. Outre la captation, c’est aussi l’ombre contre les îlots de chaleur, donc moins de clim’… et moins de CO₂ indirect.
  • Rues fraîches, air plus sain : Lors de la canicule 2022, les rues plantées du centre affichaient 3 à 4 °C de moins que les places minérales. Résultat : moins besoin de climatisation dans les logements et commerces, soit une économie d’électricité non négligeable.
  • Initiatives citoyennes : Jardins partagés (comme le merveilleux Potager du Faubourg), micro-forêts urbaines (un projet participatif au parc de la Citadelle), ornementations de balcons… Ces “petits gestes collectifs” additionnés ont aussi une influence sur la qualité globale de l’air.

Changer la ville, c’est aussi changer nos usages

Ce qui ressort de toutes ces rencontres : les aménagements urbains créent des “modalités d’envie”. On parle beaucoup de technique, mais le véritable basculement apparaît quand les usages évoluent :

  • Moins de CO₂ grâce à de meilleures habitudes : Les chiffres de la ville le montrent : la part des déplacements motorisés privés a chuté de 47 % en 1990 à 29 % en 2022 dans la zone centrale, et la population n’a jamais été aussi nombreuse à “vivre le centre autrement”.
  • Effet “boule de neige” positif : Quand la moitié de mon entourage se déplace à vélo, le réflexe d’attraper sa voiture recule. L’exemple se propage, et c’est la clé d’une ville respirable.
  • Mixité des solutions : Aucun aménagement ne fait tout seul des miracles, mais leur addition finit par transformer profondément le visage de la ville… et la façon dont on s’y sent accueilli.

Pour aller plus loin : ressources pratiques & inspirations locales

Envie de s’impliquer, d’essayer un nouvel usage ou juste de s’informer ? Voici quelques pistes basées sur des acteurs locaux :

  • S’inspirer : Les études du Cerema sur la piétonnisation, les rapports de l’Ademe, l’outil cartographique Atmo Grand Est
  • Tester le vélo en ville : Ateliers ouverts de Bretz’Selle (initiation, réparation, conseils trajets), solution de location Velhop pour essayer différentes formules avant de se lancer.
  • Participer à un projet vert : Jardins partagés de l’Eurométropole, ateliers compost du Neuhof, ou plantation urbaine avec les compagnes de Rev’Energie Urbaine.
  • Mieux comprendre la ZFE : Le site dédié de l’Eurométropole met à jour chaque mois les règles, les dérogations et le calendrier des restrictions sur les différents types de véhicules.

Ouvrir la porte à d’autres possibles urbains

Habiter un centre-ville respirable n’a rien d’une utopie, pour peu qu’on ose changer quelques bonnes habitudes, et qu’on s’appuie sur des aménagements adaptés. À Strasbourg, on a la chance d’avoir un terreau fertile pour inventer d’autres façons de vivre la ville. Mais chaque petite ville, chaque quartier, a ses propres ressources et relais. L’important, c’est d’oser se les approprier.

La prochaine fois ? Je vous emmènerai peut-être dans une école où l’on cuisine le midi ce qui pousse sur le toit. Ou à la rencontre de celles et ceux qui réparent, transforment, testent des solutions à leur échelle. Parce qu’ici, les solutions urbaines, ce ne sont pas des gadgets, mais des outils pour tisser un quotidien plus respirable, ensemble.

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